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“Le Covid-19 s’en prend aux échanges internationaux : il ne les annule pas, il les perturbe”
Article mis en ligne le 18 mai 2020

Crises sanitaire, climatique, écologique : tout est lié, interdépendant, dans notre monde en état de siège, nous dit Jean-Michel Valantin, auteur de “L’Aigle, le Dragon et la crise planétaire”. Pour ce chercheur en géopolitique, le salut peut venir d’une coopération internationale, notamment entre les deux géants que sont l’Amérique et la Chine.

Hypersiège : tel est le concept saisissant que développe le chercheur Jean-Michel Valantin, 51 ans, dans ses derniers ouvrages, dont L’Aigle, le Dragon et la crise planétaire, récemment paru aux éditions du Seuil. De plus en plus de pays, explique ce spécialiste de géopolitique et d’études stratégiques, se retrouvent désormais comme en état de siège, sous la pression des dérèglements environnementaux planétaires. À l’image du Bangladesh, littéralement « assiégé » par les effets combinés de la montée des eaux, de la déforestation, de la multiplication des cyclones, d’une insécurité alimentaire et sanitaire chronique. À l’image aussi des États-Unis, de l’Inde ou de la Chine. Et si c’était le cas, depuis plusieurs mois, de la moitié de l’humanité, brutalement immobilisée, confinée et encerclée par un virus né de la déforestation effrénée ? Retour sur un nouveau paysage géopolitique et stratégique, marqué par la montée des risques liés à l’environnement.

À vous lire, nous sommes donc tous en état de siège ?

Oui, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la moitié de la population mondiale se retrouve confinée, mise en danger et comme assiégée, à l’échelle individuelle, collective et planétaire. La globalisation elle-même est en état d’« hypersiège »… (...)

Ce n’est donc pas seulement une crise sanitaire d’origine animale, mais surtout la première épidémie globale de l’anthropocène, ce nouvel âge défini depuis une vingtaine d’années par les géologues et les biologistes, qui nous disent que les activités humaines sont devenues la principale force de transformation sur Terre. (...)

Les échanges de maladies entre animaux et humains sont une histoire ancienne. Mais si ce virus très contagieux provoque de tels désastres, c’est parce qu’il est indissociable d’un développement mondialisé effrené, qui repose sur l’urbanisation et le recours généralisé aux énergies fossiles. Donnant à l’épidémie une ampleur inédite. (...)

Cette pandémie est inséparable du moteur de l’anthropocène qu’est le développement urbain. (...)

l’extraction des ressources a explosé ; l’artificialisation des sols aussi, par la multiplication des routes et l’étalement urbain, mais aussi par la propagation des polluants dans les sols… Aujourd’hui, au niveau mondial, plus de la moitié de la population, qui augmente de un milliard de personnes tous les treize ans, est urbaine. Or, les densités humaines des mégapoles sont un facteur majeur de diffusion du virus. Nous le combattons aujourd’hui par la distanciation sociale ou par le confinement, qui contraint les populations à une semi-immobilité. Mais ceci n’est en rien passif. Au contraire, ces combinaisons de mesures permettent de lutter activement contre le Covid-19 : il s’agit pour nous d’une puissante offensive stratégique, cassant progressivement les chaînes de contamination.

On découvre ainsi que le milieu urbain est extrêmement complexe à gérer…

Oui, confiner 3,5 milliards d’individus fait soudain émerger la notion de sécurité urbaine de façon inédite. Il nous faudra élaborer de nouveaux outils de contrôle épidémique, comme on l’a fait au XIXe siècle, quand la cartographie urbaine et la lutte contre le choléra sont allées de pair. Quelles formes prendront les questions de sécurité sanitaire après cette crise ? S’interroger est crucial, d’autant que de nombreux scientifiques alertent sur le fait que le réchauffement global est en train de libérer de nouveaux virus et bactéries, jusqu’ici endormis dans les zones gelées arctiques, et que notre entrée dans l’anthropocène s’accompagne d’une montée du risque épidémique. (...)

Jour après jour, nous en découvrons toutes les répercussions, économiques, sociales, atmosphériques, géopolitiques, sans savoir précisément où cela va nous mener.

Y compris en termes de traçage numérique et de contrôle ! (...)

Ce virus met en évidence combien le modèle globalisé de circulation de l’alimentation, de l’énergie ou des médicaments repose sur le principe de chaînes logistiques fonctionnant de façon fluide. Mais quand cette fluidité est perturbée, ce sont toutes les vulnérabilités propres à nos sociétés complexes qui sont mises au jour ! (...)

Votre dernier ouvrage s’intéresse en particulier aux tensions croissantes au sein de la « Chimerica ». C’est-à-dire ?

Ce concept, élaboré par Niall Ferguson, un historien de l’économie, met en évidence la façon dont, depuis les années 1980, les économies américaine et chinoise se sont littéralement hybridées, jusqu’à composer une immense entité fondée sur leurs interdépendances : la « Chimerica » (en français, « Chinamérique »). Elle leur a permis de connaître une croissance économique quasiment ininterrompue entre 1979 et 2008, tout en soutenant la reprise après la crise financière. Mais elle s’accompagne aussi de l’explosion des rejets polluants et des gaz à effet de serre chinois (9,8 milliards de tonnes de CO2 en 2018) et américains (5,2 milliards) 1. Aujourd’hui, cette relation complexe est devenue l’un des moteurs les plus puissants de la crise environnementale, et de ce qu’on peut appeler une nouvelle géopolitique. En retour, le dérèglement climatique menace lourdement ces deux superpuissances…

Sont-elles déjà en état d’« hypersiège » ?

Oui, les États-Unis sont plongés dans un état d’insécurité climatique chronique, avec des enchaînements de sécheresses et d’inondations historiques, des super-tempêtes et des incendies à répétition, qui infligent d’immenses dégâts industriels, agricoles, financiers, urbains, humains… En Chine aussi, les effets du changement climatique sont de plus en plus violents, avec des zones agricoles et urbaines directement menacées par la crise de l’eau, ou encore des attaques de « smog » (nuage de polluants) d’une telle violence que la pollution atmosphérique tue près de 1,3 million de personnes par an en Chine depuis 2013 2. Cette violence climatique s’ajoute et s’entremêle à la guerre commerciale qui oppose les deux pays depuis avril 2018, par l’augmentation des tarifs douaniers sur les produits importés. En d’autres termes, l’interdépendance sino-américaine est traversée d’immenses tensions propres à l’affirmation de leurs intérêts nationaux respectifs, sur fond de dérèglement planétaire…

Le président Trump accuse sans cesse le « virus chinois ». Cette pandémie ne risque-t-elle pas d’exacerber les oppositions entre Washington et Pékin ?

Elle renforce toutes les tensions qui lui préexistaient. (...)

Le binôme USA-Chine n’étant autre que le moteur de la globalisation, son affaiblissement risque aussi de se faire sentir au niveau mondial. (...)

Le Covid-19 s’en prend aux échanges internationaux : il ne les annule pas, mais il les ralentit, les perturbe. C’est une immense remise en question pour la Chine, et pour l’ensemble du monde. Une prise de conscience de toutes les vulnérabilités liées à la circulation de flux de matières, d’énergies, mais aussi d’émissions de gaz à effet de serre… La pandémie poussera-t-elle certains États à se refermer partiellement ou complètement ? La coopération avec la Chine va-t-elle diminuer ? Autant de questions inédites, et d’incertitudes croissantes… (...)

Mais les effets en chaîne de la pandémie pourraient finir par forcer Américains et Chinois à travailler ensemble. N’oublions pas que, malgré leurs divergences profondes, les deux géants restent extrêmement interdépendants… (...)

les rapports de force ne sont pas uniquement compétitifs, ils peuvent aussi devenir coopératifs. Aujourd’hui, cette pandémie nous pose des questions inédites, individuellement et collectivement. Allons-nous la vivre comme une parenthèse ? Ou une bifurcation ? Dans ce cas, impossible d’ignorer les « limites planétaires » que notre monde a atteintes. (...)

Reste que les processus de prise de conscience, liés aux mentalités collectives, ne sont ni simples, ni linéaires. Il faut du temps pour réinventer un monde…