Les usines sont fermées, mais continuent de tuer. Les ouvriers qui y ont travaillé comme les habitants qui ont vécu à proximité. En cause : l’amiante, utilisé avant son interdiction par les entreprises Valeo, Ferodo ou Honeywell, dans cette vallée industrielle le long de l’Orne. Des poussières d’amiante continuent de s’échapper des usines abandonnées, contaminant eau, air et sols. Les entreprises refusent pour l’instant de dépolluer. (...)
Reportage dans la « Vallée de la mort », où l’amiante n’a pas fini de provoquer des cancers, dans l’indifférence générale. (...)
L’ancienne usine est à l’abandon, au bord d’une petite route. Des pans de murs menacent de tomber, la cheminée s’écroule, le plafond s’effondre : certains jours, les riverains entendent des éboulements. Il suffit d’un peu de vent pour qu’un nuage de poussières s’échappe alors par les vitres cassées. De la poussière d’amiante. Ancienne filature de coton, cette usine de Caligny, dans l’Orne, est exploitée dans les années 1960 par l’entreprise Valéo/Ferodo, pour fabriquer des tissus à partir de fibres d’amiante [1]. Cinquante ans plus tard, alors que la région est ravagée par les conséquences de la poussière tueuse, l’amiante est toujours présent dans cette usine du « Pont ». Et continue de polluer les alentours.
Aux premières loges : une dizaine de familles vivent à quelques mètres de l’usine. (...)
Comment empêcher l’usine du Pont de continuer à tuer ? Pour les associations, c’est à Valéo, l’ancien propriétaire, de dépolluer le site, qui a été acheté en 1975 par un particulier. « C’est le principe pollueur/payeur, soutient Jocelyne Guillemin. Pendant trois ans, Valéo a exploité cet endroit. A eux de prendre en charge sa dépollution. » Mais Valéo, l’équipementier automobile, fournisseur de Renault, PSA-Peugeot-Citroën, Mercedes ou Volvo, a abandonné l’usine en 1958. C’était il y a plus de trente ans : l’entreprise n’est plus contrainte par la loi. (...)
L’usine de Caligny n’est qu’une petite partie du problème. Dans la vallée de la Vère, surnommée la Vallée de la mort, les anciennes usines Ferodo-Valéo s’égrènent le long de cette rivière. Le Rocray, la Martinique, la Petite Suisse, le Platfond… Une dizaine d’usines ont été construites ici, à partir de 1925, lorsque la société britannique Ferodo décide de s’installer en France pour éviter une nouvelle réglementation trop stricte, en Grande-Bretagne [3]. La population de la région est réputée docile. Les salaires sont bons. Pour beaucoup, une embauche signifie un meilleur niveau de vie. Des cadeaux sont faits aux employés. Des tissus d’amiante, des plaques de carton.
Des déchets sont donnés aux agriculteurs pour combler les trous de leurs champs. Les ouvriers acceptent la poussière… et les premiers décès [4]. Dans les années 1970, ces usines emploient jusqu’à 2700 personnes. Avant qu’elles ne ferment, que le scandale n’éclate. Aujourd’hui, les sites sont à l’abandon. (...)