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La santé mentale. Vers un bonheur sous contrôle
En faveur des droits civiques en Espagne et en Europe. En faveur de la liberté sans charge des marionnettistes.
Article mis en ligne le 29 mars 2016
dernière modification le 26 mars 2016

1Omniprésente dans les discours de santé publique depuis le début des années 2000, la notion de « santé mentale » – et les multiples injonctions au bonheur et au bien-être qu’elle charrie – s’est imposée dans notre paysage social avec une évidence aujourd’hui trop peu discutée. C’est au questionnement de cette notion allant de soi, « qu’il est naturel de traiter socialement et politiquement » (p. 17), que s’emploie Mathieu Bellahsen dans cette étude captivante. Psychiatre de formation, désireux de porter un regard davantage réflexif sur sa pratique et, plus généralement, sur l’évolution de la prise en charge de la maladie mentale dans nos sociétés, Bellahsen s’est attelé à retracer la généalogie du concept afin de mettre en perspective notre situation présente. De ses origines progressistes d’après-guerre jusqu’à nos jours, l’auteur nous montre combien l’acception originelle du concept de santé mentale s’est considérablement renversée avec le temps. Outil au service de l’inclusion sociale des « malades mentaux », la notion est devenue, subrepticement, un outil de normalisation, œuvrant à l’institution d’un bonheur sous contrôle indissociable de l’idéologie néolibérale.

1 On peut lire les recensions de l’ouvrage La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibér (...)

S’appuyant sur les travaux de Christian Laval et Pierre Dardot sur la société néolibérale1, Bellahsen rappelle d’entrée de jeu que le néolibéralisme vise à « imposer le principe de la concurrence à tous les domaines de la vie des hommes » (p. 18), là où le libéralisme classique se limitait à la sphère économique. L’idée est désormais de faire de chaque individu l’entrepreneur de sa propre personne, concevant son espace intime comme une entreprise et un ensemble de capitaux qu’il s’agit de faire fructifier. Margaret Thatcher en avait clairement fixé le cap : « Economics are the method. The object is to change the soul ». C’est là qu’intervient précisément le concept de santé mentale. Il agit aujourd’hui selon l’auteur comme un puissant opérateur du néolibéralisme en investissant le domaine de l’intime pour y appliquer « la norme de la concurrence » : « La santé mentale dans sa forme actuelle est un processus de normalisation visant à transformer le rapport des individus, des groupes et de la société dans le sens d’une adaptation à une économie concurrentielle vécue comme naturelle » (p. 21). Cette congruence entre la santé mentale et la gouvernementalité néolibérale – ce que l’auteur appelle « santé-mentalisme » – n’avait pourtant rien de prédestiné.

3À l’origine, rappelle en effet Mathieu Bellahsen, le concept de santé mentale manifestait au contraire une intention sociale et politique profondément subversive (...)

C’est au tournant des années 80 que s’amorce la grande régression (chapitre 4). Les premières politiques de rigueur impulsent une nouvelle dynamique : compression des budgets, montée en puissance d’un discours expert au détriment d’une approche relationnelle, substitution des neurosciences à la psychanalyse etc. Autant de signes d’un changement de fond où la rationalisation scientiste (la création du DSM, le Manuel diagnostic et statistique en est un parfait exemple) l’emporte sur une approche sociale et compréhensive de la santé mentale. Au questionnement politique des déterminants sociaux se substitue ainsi un discours prétendument neutre mettant l’emphase sur la responsabilité des individus. Il s’agit désormais de « classer, gérer, normaliser » (chapitre 5), avec tout ce qu’une telle perspective implique de dépolitisation. (...)