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Marie-Claude Saliceti
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le Monde Diplomatique
La rose assèche les lacs d’Éthiopie
Article mis en ligne le 31 mars 2021
dernière modification le 30 mars 2021

Aux abords du lac Abijata, en Éthiopie, le sol craque sous les pas du promeneur comme s’il était tapissé de chips. Impossible de s’avancer trop près des centaines de flamants roses sans prendre le risque de voir la terre se fissurer et laisser jaillir de l’eau. Et pour cause ! Cette étendue blanchie par le sel appartenait autrefois au lac, dont la taille a diminué de moitié en trente ans. Entre 1973 et 2006, sa surface a fondu, passant de 197 à 88 kilomètres carrés, selon les images satellites recueillies par le chercheur Debelle Jebessa Wako (1). Entre 1970 et 1989, la profondeur des eaux est tombée de treize à sept mètres (2). Les poissons ont disparu, succombant à une salinité qui a augmenté à mesure que la quantité d’eau diminuait. La même menace pèse sur les autres lacs de la partie centrale de la vallée du Grand Rift (Ziway, Shalla et Langano).

À l’origine du problème, le « développement à l’éthiopienne », l’envers du « miracle économique » porté aux nues par les économistes dominants (3). La croissance à deux chiffres pendant dix ans (de 2004 à 2014) tant vantée par la Banque mondiale reposait principalement sur « l’expansion de l’agriculture, de la construction et des services » (4). Pays enclavé, l’Éthiopie brade tout pour attirer les investisseurs étrangers : eau et électricité quasi gratuites, et loyers dix fois inférieurs aux prix du marché, notamment dans le textile (lire « Le nouvel atelier du monde ? »). Les grands perdants : les populations rurales et l’environnement.

Il y a cinq ans, le lac était plus large d’un kilomètre

Non loin du lac Abijata, à deux cents kilomètres au sud de la capitale, Addis-Abeba, la ville de Ziway s’épanouit, portée par le dynamisme du secteur primaire. Le groupe français Castel, deuxième producteur de bière et de boissons gazeuses en Afrique (5), y a planté des vignes. La multinationale néerlandaise Afriflora Sher a construit la plus grosse ferme de roses du monde et emploie 1 500 travailleurs payés l’équivalent de 75 euros par mois. Ces deux sociétés puisent gratuitement l’eau de la rivière Bulbula, qui se jette dans le lac Abijata. Les agriculteurs locaux installent quant à eux en toute illégalité des pompes à eau — de cinq à six mille selon les sources — et prélèvent en définitive davantage que les entreprises. (...)

L’Éthiopie importe cinq fois plus qu’elle n’exporte — 15,59 milliards de dollars (13,7 milliards d’euros) contre 3,23 milliards (2,8 milliards d’euros) en 2017 (6) — et manque de devises. L’obtention d’un prêt en dollars peut nécessiter un an, durant lequel les entreprises ne peuvent importer les matériaux ou les machines nécessaires à leur activité. Aussi, tout investissement tourné vers l’exportation est favorisé par le pouvoir. (...)

Deux millions de personnes dépendent du lac Ziway, le seul du bassin à être constitué d’eau douce. Or son niveau décroît inexorablement. (...)

La qualité des eaux se dégrade également, engendrant une augmentation des coûts de traitement. « À ce rythme, l’eau ne sera plus potable dans une décennie, s’inquiète M. Amdemichael Mulugeta, le directeur de l’organisation non gouvernementale (ONG) Wetlands International en Éthiopie, et le lac disparaîtra dans cinquante à soixante-dix ans. Avant, la ville de Ziway utilisait l’eau du lac, qu’elle n’avait besoin que de traiter un peu. Maintenant, l’épuration serait trop complexe pour les capacités locales, et surtout trop coûteuse. Par conséquent, l’eau est pompée à quarante-six kilomètres de la ville... »

Tout à son obsession d’attirer les investisseurs étrangers, le gouvernement brade les terres, au détriment des paysans locaux. (...)

Plus d’antilopes ni de loups d’Abyssinie (...)

Wetlands International supervise une étude destinée à déterminer la quantité d’eau de la rivière Bulbula qui peut être prélevée sans porter atteinte au niveau du lac Abijata. Une fois ce chiffre maximal fixé, l’ONG envisage d’allouer une certaine portion à chaque acteur du bassin. L’idée serait ensuite de faire payer l’eau. Pour ne pas pénaliser les petits agriculteurs locaux, aux ressources très limitées, Wetlands International cherche dans le même temps à améliorer leurs techniques de culture. Ce projet-pilote sur deux cents hectares est financé par le ministère des affaires étrangères néerlandais, comme pour compenser les dégâts des fermes horticoles. De son côté, Afriflora Sher diminue sa consommation de pesticides en utilisant des insectes spécialement rapportés d’Europe et appliqués à l’aide d’une spatule sur les pieds contaminés pour dévorer les araignées rouges qui s’attaquent aux feuilles des roses. Pour les antilopes et les loups d’Abyssinie, il est déjà trop tard : on n’en trouve plus dans le parc. Quant aux oiseaux migrateurs, ils font halte ailleurs.