D’aucun·es ont recours à l’alcool, à l’herbe ou à d’autres substances encore pour s’engourdir et s’offrir quelques heures de répit du mal-être de la modernité. D’autres abusent de Netflix ou de YouTube. D’autres encore de farine et de sucreries, de glace, de fast-food ou de chocolat. Il y a les personnes dont la soif insatiable de validation les contraint à consulter sans cesse leur boîte mail, compte Facebook, Insta, Twitter ou Snap. Les achats compulsifs et le consumérisme destinés à estomper les sensations désagréables et à éviter l’inconfort d’être. L’accoutumance au travail ou l’appât du gain et celle aux endorphines émises par notre corps lors d’activités physiques ou sportives, tolérées voire célébrées par la société moderne, tant pis pour les ravages qu’elles provoquent dans nos couples et nos familles du fait du narcissisme, de l’égocentrisme et de l’incapacité à vivre dans l’instant présent qu’elles sous-tendent en filigrane. (...)
L’addiction mène notamment au déni. On ne se rend pas compte qu’on a sombré. On trouve des raisons de penser qu’on n’a pas franchi le cap : « Je ne me saoule pas sur les bancs publics ; je ne me pique pas ; tel ami est dans un état on ne peut plus grave que le mien. » Des années durant, j’étais demeuré convaincu que je ne pouvais pas être un drogué puisque je côtoyais des chefs d’État et que j’allais à Davos. Lorsque j’ai cessé de consommer, je me suis demandé comment j’avais bien pu évoluer si longtemps dans les cercles très fermés de l’élite mondiale tout en persistant à me retourner allègrement le cerveau. Jusqu’au jour, quelques années plus tard, où j’ai compris que l’addiction et l’hubris qu’elle alimentait étaient le carburant, le tremplin et l’aboutissement de ma carrière dans les hautes sphères. Ils étaient étroitement imbriqués.
L’addiction, cette échappatoire
Près de vingt-cinq ans de consommation de drogues diverses ont sévèrement affecté mes capacités cognitives et mon seul diplôme est un baccalauréat littéraire obtenu péniblement, avec la mention passable, grâce au moins en partie au trilinguisme familial (...)
j’ai appris sur le tard que mes domaines de compétence sont limités. Mais il en est deux que je suis aujourd’hui en mesure de revendiquer avec une certaine confiance : d’abord, j’ai appris à reconnaître l’addiction et les comportements qui la caractérisent ; ensuite, j’ai appris à induire et surtout maintenir, un jour à la fois, l’une des choses les plus difficiles qui soient –un changement de comportement profond et durable.
Le premier de ces domaines de compétence m’a convaincu que la modernité a fait de nous une civilisation de dépendant·es. Que notre comportement quand il s’agit de consommation de carbone et de consommation tout court, quoi qu’en disent les adeptes de concepts douteux comme celui de « croissance verte », n’est pas radicalement différent de celui de d’héroïnomanes quand il s’agit de consommation d’héroïne. (...)
Contrairement à ce qu’on pense, l’addiction ne consiste pas à abuser de certaines substances. L’addiction est une manière de parer. De trouver refuge. Le symptôme d’un mal-être profond. Réduite à son essence, l’addiction consiste à utiliser une substance ou une activité pour tenter de ne pas se sentir comme on se sent. (...)
Quand nos enfants et nos petits-enfants se pencheront sur le décalage entre ce que nous disait la communauté scientifique de notre temps et la manière dont nous rationalisons notre foi magique en la technologie pour nous tirer d’affaire à l’avenir, ils peineront à trouver une explication rationnelle à nos comportements. Ce n’est pas juste notre foi sans bornes en la technologie pour parer à des problèmes futurs qui ne manquera pas de les frapper mais le fait que les 10% d’êtres humains les plus riches en 2020 (ceux dont la valeur patrimoniale est égale ou supérieure à 90.000 euros et qui génèrent 50% des émissions de gaz à effet de serre) puissent être aussi aveugles au fait qu’une partie substantielle de l’humanité, du Bangladesh à la corne de l’Afrique, du Sahel au Honduras, subit d’ores et déjà les conséquences de notre addiction à « toujours plus ». Ce n’est pas pour rien que notre comportement et les explications qui le sous-tendent leur paraîtront inexplicables. C’est parce qu’ils sont fondamentalement irrationnels.
Nous qui désirons sans fin (...)
« plus » est précisément le problème, ce à quoi nous sommes accros. Nous ne requérons pas « plus » de quoi que ce soit. C’est une cure de désintoxication qu’il nous faut.
Ce que j’ai appris en me libérant petit à petit de l’asservissement de l’addiction me conduit à penser que l’approche dominante de l’effondrement climatique (moderne, cartésienne, replète d’ingénierie et de pensée « scientifique ») se révélera tôt ou tard incomplète. Que l’humanisme libérateur de nos aïeux est devenu une forme d’orgueil anthropocentré. Nous sommes tombés si éperdument amoureux de nos cerveaux d’un kilo et demi, nous les vénérons tant, que nous avons du mal à l’admettre mais la réalité est que leur utilité quand il s’agit de changer nos comportements est limitée voire nulle. (...)
L’addiction, le narcissisme et l’immaturité vont de concert (...)
Notre foi en la connaissance nous a fait perdre de vue l’immensité de notre ignorance et cette dernière, par définition, sera toujours infiniment plus grande que notre connaissance. C’est le fait de poser des actes, un jour à la fois, qui libère la personne dépendante. Pas les raisonnements.
Le coronavirus vient nous le rappeler : nous sommes une espèce animale vulnérable comme les autres. (...)
Des bactéries dans une boîte de Petri contenant du sucre se jettent dessus. Nous ne sommes pas beaucoup plus sophistiqué·es. Nous sommes en train de suffoquer du CO2 que notre civilisation ne sait pas cesser d’émettre dans le contexte d’une économie mondiale qui tourne encore à 80% aux énergies fossiles. Apprendre l’humilité, une des qualités dont la modernité n’a que faire, est impératif pour aller mieux. (...)
il est temps que nous fassions le deuil de nos récits absurdes sur la soi-disant « méritocratie » de nos sociétés contemporaines (en France, par exemple, les platitudes sur l’école républicaine, etc.) et que nous réalisions que le corollaire profondément insultant et dégradant pour les laissé·es pour compte du système de ces contes pour élites infantilisées est que toutes celles et tous ceux qui ne s’y sont pas épanouis sont des imbéciles, des mal élevés ou des paresseux (ou une combinaison des trois). Le prolongement de ce raisonnement fallacieux à l’échelle mondiale explique notre capacité à accepter l’inacceptable. (...)
Il est temps d’apprendre la frustration
La réalité est tout autre : c’est la construction et la maintenance sur pied de l’édifice elles-mêmes qui produisent ces chocs. En d’autres termes, ils ne sont pas externes mais inhérents au fonctionnement même du système. Contrairement à ce que les économistes nous assènent, le jeu de la réalité terrienne est une partie à somme nulle : le bien-être relatif d’une majorité d’Occidentales et Occidentaux, et d’élites mondialisées est fondé sur les conditions de vie moyenâgeuses de la part considérable d’êtres humains qui vivent avec moins de 2 euros par jour. La réalité sordide à laquelle nous voulons éviter de nous confronter par tous les moyens est que les prix de nos smartphones et de nos tablettes est directement lié au fait que des métaux et terres rares comme le coltan sont minés par des gamins de 5 ans et pour à peine plus de 5 dollars... par mois. Une fois pour toute, l’humanité tout entière vient de prendre conscience que ce qui se passe dans une ville chinoise dont personne ne connaissait le nom voilà quelques mois est le problème de tout un·e chacun·e.
Ce n’est que le début de notre apprentissage de la complexité du monde. (...)
Se rétablir de l’addiction, m’a-t-on dit un jour, c’est apprendre à faire régulièrement ce que l’on n’a pas envie de faire. Si cette définition sonne étrangement comme celle du passage à l’âge adulte, ce n’est sans doute pas dû au hasard. Comme l’activiste américaine Sonya Renée Taylor le suggérait récemment, la modernité à fait de nous une civilisation d’enfants gâtés, aussi fatigants qu’à côté de la plaque. Le temps est venu de devenir sages. Le temps est venu de devenir grands.