
Avec Marianne porte plainte !, sorti le 15 mars, Fatou Diome dénonce avec virulence les discours portés par les partisans de « l’identité nationale » à quelques semaines de l’élection présidentielle. Elle s’écarte momentanément du roman pour porter ce texte politique qui neutralise le défaitisme ambiant. Entretien avec une écrivaine dont la langue gourmande et incisive est tout aussi percutante à l’oral.
Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire Marianne porte plainte ! ?
Ce sont toutes ces déclarations [politiques]qui nous assaillent, nous assomment, nous asphyxient. Ce qui m’a troublé, c’est que cette campagne électorale reprend presque les codes de 2007. En 2007, j’avais écrit une tribune publiée dans Le Monde, contre le ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale. Mais lorsqu’on écrit une tribune, on a l’impression de faire un pas de côté. Écrire des romans, des nouvelles, c’est ça que j’aime. Avec Marianne porte plainte !, je suis partie presque faire des infidélités aux muses ! Mais je ne peux pas me taire, attendre que la Marine-Marchande-de-Haine [Marine Le Pen, ndlr] accoste à l’Élysée et penser que j’étais dans une cave à manger des tartes aux pommes pendant qu’on dévastait ce pays. D’une manière ou d’une autre, je suis une partie de ce pays, que les gens l’acceptent ou pas. Peut-être que ceux qui ont une obsession pour la monotonie chromatique ne se reconnaissent pas en moi, mais au regard des références, je me reconnais parfois en eux, je les vois comme mes frères et mes sœurs. Une enfant même adoptive peut avoir envie de défendre sa mère adoptive. C’est ce que je fais.
La figure de Marianne, c’est votre mère adoptive ?
C’est la France. Je suis ici depuis 1994, alors de deux choses l’une, ou vous êtes maso pour rester si vous n’aimez pas ce pays ou vous n’êtes pas maso et vous restez parce que vous aimez ce pays. Je suis dans la deuxième situation, je suis restée par pure liberté, par pure volonté. Et si je reste, je prends part. (...)
Nous ne pouvons pas laisser une clique de petits Français s’approprier l’identité nationale de la France. La France est beaucoup plus grande que cela. Quand François Fillon dit que la France n’est pas un pays multiculturel, je me dis : « qu’est-ce qu’il a pris au petit déjeuner ? ». L’identité est quelque chose d’important mais un bébé ne naît pas avec une identité. Une identité, c’est quelque chose qui se construit, l’identité est en permanence en mutation. (...)
L’époque dit des choses. Ce qui change c’est la force avec laquelle les populistes arrivent à recruter. Alors que les humanistes, qui défendent le vivre-ensemble, la cohésion sociale, la fraternité, sont moins audibles. (...)
je trouve que nous avons encore de grands intellectuels qui défendent des idées très fortes. Je pense simplement que notre époque a changé dans sa manière de regarder ces intellectuels. Aujourd’hui chacun prend sa casquette d’intellectuel pour donner son opinion. L’espace public est saturé d’opinions. Il faut maintenant faire l’effort du tri sélectif. Quand vous avez un Zemmour qui dit que tous les musulmans soutiennent Daech, dire ça comme ça et ne pas se sentir tout simplement ridicule, c’est phénoménal. (...)
J’ai espoir dans la faculté de l’être humain à défendre sa dignité. Je voudrais qu’on pacifie les mémoires. Je voudrais que discuter de l’histoire de l’Afrique ou de l’histoire de la France soit une occasion de dialogue et d’échange apaisés. L’Histoire n’a pas besoin d’avocats. Ce sont des pages jaunies. Alors essayons de voir comment il peut y avoir un vrai partenariat entre l’Europe et l’Afrique, essayons de voir comment nous pouvons dialoguer entre nous, entre Français différents, comment nous comprendre davantage. (...)