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"L’obligation de travailler les dimanches relève de la fatalité" : des salariés de la grande distribution témoignent
Article mis en ligne le 9 juin 2019

Un hypermarché Cora de Bretagne a licencié "pour faute grave" deux de ses employés qui refusaient de travailler le dimanche. Des salariés témoignent auprès de franceinfo des pressions pour les contraindre à travailler ce jour-là.

A la porte, sans indemnité ni préavis, malgré ses dix-huit ans d’ancienneté. Une salariée de l’hypermarché Cora de Saint-Jouan-des-Guérets (Ille-et-Vilaine), ainsi qu’un de ses collègues, a été licenciée, début avril, pour faute lourde après avoir refusé de travailler le dimanche. L’affaire devrait se régler devant le conseil des prud’hommes de Saint-Malo, d’autant que leur contrat ne les obligeait pas au travail dominical, selon les syndicats.

Les salariés de la grande distribution peuvent-ils encore refuser de travailler le dimanche, alors que les ouvertures dominicales se multiplient depuis l’instauration des lois Macron ? Des employés, mais aussi des managers, racontent les pressions subies ou exercées.

Antoine*, presque la cinquantaine, a passé plus d’une vingtaine d’années dans la grande distribution, notamment dans le groupe Cora. "L’enseigne a adopté un plan à l’échelle nationale pour contraindre les salariés à travailler cinq dimanches matin par an, raconte ce cadre, sous couvert d’anonymat. Dans l’hypermarché où je travaille, j’ai été convoqué avec mon directeur et les autres encadrants, l’an dernier, pour organiser ce planning. Un conseiller juridique envoyé par le groupe nous a indiqué qu’on pouvait imposer aux salariés de travailler cinq dimanches par an jusqu’à 13 heures quel que soit leur contrat."
"Ne pas faire les dimanches, c’est une faute grave"

Le 24 mai dernier, le groupe Cora a d’ailleurs réitéré cette position par communiqué. "La loi institue une dérogation permanente de droit au repos dominical qui n’exige pas le volontariat pour le travail du dimanche matin", estime l’entreprise. Mais cette même loi précise que le travail du dimanche repose soit sur "le volontariat écrit du salarié", soit doit être "prévu dans le contrat de travail". Ce qui n’est pas le cas pour les salariés de Cora. (...)

"Ils se sont débarrassés de la plupart des grévistes" (...)

Ni la direction du magasin, ni le siège social de Cora n’ont voulu répondre précisément à nos questions, se contentant de nous envoyer un communiqué général, daté du 24 mai, annonçant des réunions de négociation avec les syndicats. (...)

En clair, les directions sortent à l’occasion le chéquier pour virer le personnel jugé indésirable, résume Antoine. La grève du 22 octobre 2016 contre le travail dominical à l’hypermarché Cora de Lempdes (Puy-de-Dôme) est ainsi restée gravée dans les mémoires des salariés auvergnats. "Ils se sont débarrassés de la plupart des grévistes, révèle une employée, par des ruptures conventionnelles ou des départs en formation. Quand il n’y a plus eu le budget, ils ont aussi procédé à des licenciements. Mais pas avec ce motif-là, bien sûr".
Une pression de plus en plus forte

Pour pousser au travail dominical, les employeurs mettent en avant les avantages financiers. A commencer par la fiche de paie, puisque le dimanche est censé être mieux payé que les autres jours. Encore que cette majoration varie considérablement selon les employeurs. (...)

En 23 ans de métier, déroule-t-il, il a vu les conditions de travail se dégrader, et les effectifs fondre comme neige au soleil : "Dans mon magasin, entre les plans sociaux et les mises à la retraite d’office, on est passé de 45 à 35 salariés. J’ai 54 ans, je suis cassé de partout. J’attends simplement d’avoir l’âge de la retraite et de partir." Chefs, cadres et managers sont tous essorés dans ce secteur usant. "On commence à 1 400 euros pour 70 heures par semaine et un stress permanent", souligne Antoine.

La multiplication des ouvertures de magasin le dimanche ces dernières années a encore accentué la pression. Sans guère de bénéfices, sauf peut-être pour les marques les plus puissantes. (...)

Qui des nouveaux contrats ?

Le pire est-il encore à venir ? En région parisienne, Laurent Degousée, co-délégué du syndicat Sud-commerce, pointe "les petits magasins franchisés qui embauchent souvent des gens en difficulté. Une population très vulnérable, qui n’a pas voix au chapitre et avec qui on peut faire tout et n’importe quoi." Ailleurs, pour en finir avec les réticences des employés, l’automatisation s’accélère. Dominique Holle, de la CGT Puy-de-Dôme, cite cet exemple relayé par le journal La Montagne :

Dans un supermarché de Clermont-Ferrand, Casino ouvre maintenant le dimanche après-midi sans caissière. Les clients paient aux caisses automatiques. Pour les recevoir, il n’y a pas de salarié du magasin mais trois vigiles et une dame avec on ne sait pas quel statut.Dominique Holle (CGT Puy-de-Dôme)à franceinfo

Du côté de Cora, l’employeur entrouvre une porte puisque des négociations s’ouvriront le 11 juin avec les syndicats sur le travail dominical. Pour les nouvelles embauches, la question semble réglée. "Flexibilité" et "polyvalence" sont de rigueur, et ces néo-salariés devront travailler, selon plusieurs de nos interlocuteurs, "aux heures d’ouverture des magasins". Ils sont donc considérés "volontaires" d’office pour le dimanche, si l’établissement est ouvert ce jour-là. La pratique se répand, mais la question reste sensible. Interrogé sur le fait de savoir si les contrats des recrutés de fraîche date incluaient ou non le dimanche, Monoprix nous a répondu par mail : "Malheureusement, ces informations sont confidentielles."