Niché au creux des monts du Lyonnais, le centre de soin pour animaux sauvages l’Hirondelle accueille chaque année de plus en plus de blessés du fait d’épisodes météorologiques extrêmes aggravés par le changement climatique. Les finances déjà précaires de cet hôpital de la faune en sont éreintées.
Docile entre les mains expertes, la chouette hulotte se tient prête pour sa séance de kiné. Délicatement, Clémence masse et déploie ses pattes. Un hématome sur la colonne du rapace l’empêche de se mouvoir. La jeune soignante y devine les séquelles d’un choc avec un véhicule. Elle ignore encore si l’animal retrouvera sa mobilité. Emmailloté dans une serviette, un pigeon mal en point fixe la scène et patiente pour son propre examen.
Deuxième plus grand centre de soins d’animaux sauvages de France, l’Hirondelle ouvre indifféremment ses cages et ses volières à tous les animaux sauvages éclopés d’Auvergne-Rhône-Alpes. Niché au creux des monts du Lyonnais, cet hôpital de la faune sauvage a installé ses quartiers dans un corps de ferme surplombé par des serres. Les bâches en plastique de ces dernières ont été remplacées par des filets, les tomates par des rapaces. (...)
« C’est la crise du logement », plaisante Anne. Plus bravache que ses colocataires, la buse tente un envol, mais les derniers mètres sont douloureux et le rapace culbute dans les airs.
Ouvert sept jours sur sept, le standard téléphonique bat le tempo de l’Hirondelle. (...)
« On reçoit en moyenne 70 appels par jour, jusqu’à 100 lors des pics, et 40 hors saison », décompte Éléonore, standardiste en service civique. (...)
En période estivale, une vingtaine de salariés en contrats saisonniers arpentent le centre. S’y ajoutent les services civiques, les stagiaires, et surtout les volontaires, qui constituent le gros des forces. Près d’une cinquantaine viennent régulièrement pratiquer des soins et des nourrissages, et 250 maillent le territoire pour rapatrier les futurs patients. (...)
Il n’est pas rare que des « découvreurs » décident de soigner eux-mêmes les animaux sauvages, au dam des soignants, qui rappellent que la pratique est interdite par la loi. (...)
Les oiseaux constituent 80 % des patients recueillis par l’Hirondelle. De la musaraigne aux chevreuils, les mammifères composent les 20 % restants. (...)
La passion transperce les intonations des membres du centre. « C’est un hôpital de la faune sauvage, forcément c’est un boulot très prenant émotionnellement », acquiescent en chœur Clémence et Anne, avant d’esquiver d’un rire la question du temps de travail. « Les horaires se voient sur le visage, plaisante la soignante. On est tous au Smic et aux 35 heures. Mais on travaille sur du vivant, on ne peut pas laisser une bête à 23 heures en train de mourir. » À l’Hirondelle, 50 % des patients sont réintroduits dans la nature, 30 % meurent de leurs blessures, et 20 % sont euthanasiés. « Au moins, ils s’éteignent au chaud, en douceur », souffle Anne.
Des pics quotidiens de 120 à 130 animaux en période de canicule (...)
Graphiques à l’appui, Anne souligne la corrélation entre les pics d’activités de l’Hirondelle et les épisodes météorologiques extrêmes (...)
À long terme, les soignants craignent que la multiplication des épisodes de sécheresse ne fasse fondre les essaims de martinets noirs. D’autant que l’Hirondelle ne perçoit que la partie émergée du problème : « On récupère beaucoup d’individus encore en vie, mais c’est une hécatombe silencieuse, où il est difficile d’estimer les pertes totales. » (...)
Le refuge, qui a déjà accueilli 3 900 animaux sauvages depuis janvier, appréhende aujourd’hui l’arrivée de son pic d’activité en août. (...)
« Nous sommes les seuls habilités à recueillir la faune sauvage, mais en contrepartie l’État ne donne rien » (...)
Ce bilan financier précaire n’est pas le privilège de l’Hirondelle. « Tous les centres de soin en France ont la même galère financière », atteste Anne. (...)
Pour pérenniser leur activité, les différents refuges de France se coordonnent pour faire évoluer la réglementation de leurs financements. Pour Anne Fourier, l’idéal serait une taxe de 10 centimes d’euro par habitant et par an relevée par les communautés de communes. (...)
Les hôpitaux de la faune justifient leur demande par leur rôle d’avant-poste sanitaire. L’Hirondelle a passé l’hiver en alerte pour détecter les signes de la grippe aviaire alors en progression. « Nous faisons le suivi des maladies de la faune sauvage. Ce sont des mines d’or d’informations, surtout au regard de la crise sanitaire liée aux chauves-souris, mais nous n’avons pas les moyens de l’exploiter », déplore Pascal Tavernier. Un plaidoyer inaudible : les soignants peinent à obtenir un rendez-vous au ministère de la Transition écologique. Les chouettes, elles, attendront docilement, tant qu’il y aura des mains expertes.