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L’État social, Mythe et réalités (Jean-Pierre Escaffre, Jean Lojkine, Cathy Suarez Dans Nouvelles FondationS 2007)
#etatsocial
Article mis en ligne le 13 février 2023
dernière modification le 12 février 2023

On ne peut comprendre les raisons de la crise actuelle de l’État social [1][1]Cet article est extrait d’un ouvrage à paraître : Alternatives… sans remonter à l’ensemble très complexe des facteurs économiques, sociaux et géopolitiques qui ont engendré les trente années de relative prospérité économique entre 1945 et 1975. Ces années, communément appelées les Trente Glorieuses, étaient caractérisées par le rattrapage salarial des ouvriers et employés [2][2]Voir les travaux de Louis Chauvel (« Le retour des classes…, l’explosion des couches moyennes salariées (surtout féminines), la faiblesse du taux de chômage, le haut niveau de protection sociale et un réseau des grands services publics à portée universelle et solidaire [3][3]Avec des limites dans l’accès à ces services publics… (éducation, santé, logements sociaux, transports collectifs, recherche).

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les causes profondes de l’essor de l’état social (...)

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1. Une intervention inédite de l’État et du secteur public Le financement massif par l’État (par le biais des impôts) et par la Sécurité sociale (grâce aux cotisations sociales [4][4]La Sécurité sociale est certainement le meilleur exemple au…) des grands services publics collectifs (...)

la crise mondiale du capitalisme des années 30 a été résolue durant les Trente Glorieuses en partie, grâce à la dévalorisation massive de ce capital public, au profit de la mise en valeur du capital privé, mais aussi à travers les avancées sociales remarquables permises par les services publics. C’est cette ambivalence complexe de l’État « social » capitaliste et de ses tenants qu’il nous faut essayer de comprendre, si l’on veut se donner les moyens d’expliquer la défaite des forces progressistes mondiales dans les années 80, mais aussi se donner les raisons d’espérer aujourd’hui un retournement du rapport de forces mondial entre capital et travail.

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2. « État social » : une notion ambiguë. L’État social s’avance masqué. (...)

La notion d’État social implique un socle commun de règles sociales (droit du travail, protection sociale, accords collectifs d’entreprises…) et de droits d’accès aux grands services publics qui ont assuré aux salariés « ayants droit » (tous n’en ont pas bénéficié) un certain « bien-être » aujourd’hui remis en cause. Mais, dès le départ, cette notion est marquée par sa genèse historique très ambivalente. Le concept d’État social (Sozialstaat) vient en effet de Bismarck pour qui la mise en place d’une protection sociale était aussi destinée à étouffer l’essor politique du parti social-démocrate alors interdit, et à intégrer le mouvement ouvrier allemand (ce qu’il a en partie réussi). Même en écartant cette genèse ambivalente, la notion d’« État social » reste très réductrice pour deux raisons majeures : d’une part, elle occulte son imbrication avec la sphère économique ; d’autre part, le mythe de la neutralité de l’État arbitre masque sa fonction idéologique. (...)

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En premier lieu, cet État dit « social » n’est pas extérieur à la sphère économique ; il est, au contraire, caractérisé par une intervention « économique » majeure de l’État sur le fonctionnement du capital. Il s’agit alors d’un type bien précis de régulation économique capitaliste axée sur la mise en œuvre d’une économie mixte caractérisée par une division du travail entre État, secteur public et secteur privé. Mais cette division du travail ne met pas fin aux tensions et aux conflits entre le travail et le capital (...)

le « compromis » institutionnel institué par la social-démocratie n’a pas supprimé la contradiction intrinsèque au capitalisme entre socialisation et privatisation, entre la logique des services publics (dominée par les missions d’intérêt général et le service rendu aux populations) et la logique du marché (centrée sur la recherche du profit).

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La période actuelle a mis fin à ce pseudo-« consensus social » fondé sur la croissance capitaliste des Trente Glorieuses ; la financiérisation du capitalisme et l’essor des politiques néolibérales ont sapé les fondements de ce que certains économistes marxistes ont appelé le « capitalisme monopoliste d’État ». (...)

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Mais l’État social n’est pas seulement un acteur économique, c’est aussi une énorme force idéologique. L’« État social » est un dispositif idéologique et politique destiné à intégrer et à « pacifier » les organisations du mouvement ouvrier, à étouffer toute velléité de révolte des classes dominées. (...)

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L’opposition traditionnelle entre le système de financement de la protection sociale par les cotisations sociales promu par Bismarck et le système de financement étatique (par le budget) promue en Angleterre par Beveridge cachent l’essentiel : la nature autoritaire de ces systèmes de protection sociale où les assurés sont considérés comme des citoyens passifs, assistés par l’État ou son équivalent bureaucratique. La gestion prétendument autonome des caisses locales par les syndicalistes eux-mêmes ne doit pas faire illusion : elle est en fait encadrée et étroitement contrôlée par l’État et par le patronat. (...)

En France, l’élan autogestionnaire de la Libération fut rapidement brisé par l’étatisation de la Sécurité sociale décrétée par la majorité parlementaire et par la haute fonction publique. (...)

C’est ainsi que, contrairement aux vœux de la CGT, l’ordonnance de 1945 fait de la caisse nationale de Sécurité sociale non pas un organisme mutualiste, mais un établissement public à caractère administratif avec un conseil où les représentants des travailleurs sont en minorité (...)