Helena Dimitriadis est dans une position intéressante. Sept mois. Des jumeaux. Elle avoue, tristement : « les neuf cents euros à payer pour les examens et l’accouchement, je ne les ai pas ». Elle s’est levée ce matin à six heures et demie, a pris le tramway et est désormais en pole-position dans la queue qui s’étale devant la porte de l’hôpital tenu par Médecins du monde. Le serpent humain, derrière elle, est long et coloré.
Deux cents personnes sont en attente d’une visite ou d’une vaccination… gratuite. C’est l’avant-garde de ce million et deux cent mille damnés qui, fautifs d’avant été privés d’emploi depuis plus d’un an en Grèce (et en Europe) ont perdu le plus élémentaire des droits : celui de se soigner.
Vous voyez tous ces gens ? », demande, amère, Nikita Kasaris, investie bénévolement à Médecins du monde. « C’est une catastrophe humanitaire. Chaque jour qui passe, la queue est plus longue ». La troïka a allumé le feu du dramatique déficit grec. Mais à l’écart de la lumière faite sur la crise financière se consume une tragédie silencieuse où les dommages ne se comptent pas en euros mais en vies humaines. De l’argent, en Grèce, il n’y en a plus. « Et être pauvre et malade est aujourd’hui en Grèce une Odyssée », assène Benédiktos. (...)
Nos pharmacies ont épuisé les stocks d’une centaine de médicaments de première nécessité, parmi lesquels l’insuline et les antihypertenseurs. Les antiviraux, indispensables aux malades atteints du sida, vont commencer à manquer et nous n’avons pas les moyens d’en commander ». La situation a fait l’objet de comptes rendus au ministère de la santé. Thomas Zelenitas, représentant du personnel de l’hôpital Geniko Kratico, ajoute : « nous sommes sans seringues, ni gants chirurgicaux, ni coton pour opérer les gens ».
Des appels voués à tomber à l’eau. L’État verse avec retard les salaires des médecins et de nombreuses multinationales ont suspendu ou ralenti les approvisionnements de pharmacies car la Grèce n’honore pas ses dettes sanitaires (les laboratoires Merck l’ont fait même avec un anti-cancer…). Les résultats sont prévisibles : on assiste à la recrudescence de virus et de maladies qui touchent les plus faibles (dans l’est de l’Attique est même réapparue après des décennies une forme endémique de malaria). (...)
En Grèce, le système de santé est en chute libre. Son niveau d’endettement en fait un cas emblématique au niveau européen. C’est en son nom que le capital exige de la part des travailleurs d’énormes sacrifices. À Athènes comme ailleurs en Europe, le gouvernement promet de faire payer au plus grand nombre la dette publique, qu’il a pourtant délibérément creusée par ses cadeaux fiscaux aux plus riches et le renflouement inconditionnel de banques aux abois. La crise, loin d’être jugulée, sert d’alibi pour amplifier les coupes sombres. Certains, par opportunisme, par défaut de clairvoyance ou tout simplement par intérêt de classe, préconisent d’avoir recours à l’Union européenne ou à la banque centrale européenne pour sortir de la crise… alors que ces organismes sont des facteurs aggravants. On ne sort pas des malheurs du capitalisme avec davantage de capitalisme.