En ce début d’année, les ravages causés par l’extractivisme font de nouveau tristement l’actualité, tant du point de vue de l’accaparement des terres qu’il implique en amont que du côté de la pollution inévitable qu’il entraîne en aval.
Extractivisme : un développement prédateur et écocidaire
23 février par CEDIDELP , Sophie Gergaud
printer printer text
CC - haveawhaleofatime
En ce début d’année, les ravages causés par l’extractivisme font de nouveau tristement l’actualité, tant du point de vue de l’accaparement des terres qu’il implique en amont que du côté de la pollution inévitable qu’il entraîne en aval.
Ainsi, le 26 janvier 2016, le gouvernement équatorien a cédé à l’entreprise nationale chinoise Andes Petroleum 45% desterres ancestrales du peuple kichwa de Sarayaku. En échange de plusieurs millions de dollars, la Chine va donc pouvoir librement exploiter plus de 3 millions d’hectares de forêt vierge amazonienne (sur les 8 que compte le pays) – sans avoir bien évidemment obtenu le consentement libre, préalable et informé des populations locales qui résistent fortement depuis plusieurs décennies à toute exploitation pétrolière sur leur territoire dont elles entendent bien protéger l’extraordinaire biodiversité. Et ce n’est pas les dernières catastrophes écologiques qui frappent leurs voisins péruviens qui les feront changer d’avis : depuis le 25 janvier 2016, une gigantesque fuite de pétrole se déverse dans les rivières Chiriaco et Marañon en Amazonie péruvienne. Une semaine plus tard, c’est la province de Datem del Marañón, à Loreto, qui est touchée, accentuant ce désastre que les populations impactées – environ 8000 personnes - imputent directement au développement effréné d’une politique extractiviste peu contrôlée. L’entreprise d’Etat Petroperú n’a toujours pas réagi...
Surgissant à peine deux mois après la COP21, ces deux événements dramatiques montrent à quel point les Etats et les entreprises oublient vite leurs déclarations de bonnes intentions. Ils renforcent surtout la pertinence des propos tenus par la société civile et les communautés venues témoigner lors du 3e Tribunal international des droits de la nature, qui s’est tenu en parallèle du sommet mondial à Paris les 4 et 5 décembre derniers.
Extractivisme : la « planète-marchandise »
L’exploitation des ressources naturelles à l’échelle industrielle n’est pas nouvelle mais elle s’est récemment intensifiée et plusieurs ouvrages publiés ces derniers mois se sont intéressés à la question. (...)
L’extractivisme est ainsi devenu l’adversaire commun pour de multiples résistances collectives qui proposent d’autres façons d’habiter la terre, qu’elles sont venues défendre au 3e Tribunal international des droits de la nature.
Les tribunaux internationaux des droits de la nature
Impulsés par les ONG Global Alliance for the Rights of Nature, End Ecocide on Earth, NatureRights et par Attac France, ces tribunaux citoyens ont pour but de témoigner publiquement de la destruction des conditions de vie sur terre et de proposer de nouveaux instruments juridiques. Le premier tribunal s’est tenu à Quito, en Equateur, en janvier 2013, tandis que le second a eu lieu à Lima en décembre 2014 (voir le rapport « Des droits pour la terre, vers de nouvelles normes internationales »).
Déforestation, érosion de la biodiversité, fracturation hydraulique, prolifération de l’agriculture industrielle ou encore méga-barrages en Amazonie, autant de crimes contre les droits de la nature que cette cour citoyenne, constituée d’un panel de juristes et de personnalités internationalement reconnus, examine un à un. Elle statue ensuite sur des cas emblématiques de violations manifestes de droits sociaux et environnementaux tels que le réchauffement climatique, la fracturation hydraulique, les OGM, etc., en se basant sur les cadres juridiques émergeant du « Droit de la Terre » (Earth Law) tels que la Déclaration Universelle des Droits de la Terre Mère, signée en 2010 en Bolivie, et sur la proposition d’amendements au Statut de la Cour Pénale Internationale sur le crime d’écocide. (...)
C’est un véritable changement de paradigme que proposent ces tribunaux : il s’agit d’aller au-delà de la simple perspective de protection de la nature en considérant cette dernière comme un sujet de droit à part entière et en reconnaissant aux écosystèmes le droit d’exister et de se perpétuer. Ces droits peuvent donc être revendiqués en justice et toute violation entraîne condamnation. (...)
Évidemment, les jugements rendus par ces tribunaux civils n’ont aucune valeur contraignante. Mais ils n’en restent pas moins une tribune privilégiée pour les populations impactées afin de se faire entendre de la communauté internationale et de renforcer leur lutte en établissant des alliances (...)
C’est également l’occasion de réaffirmer le droit au consentement préalable, libre et informé, précisément dans le contexte des abus pratiqués par les industries extractives, et de réfléchir ensemble aux stratégies nécessaires pour imposer son application.
Du côté de chez nous...
La France, loin d’être épargnée par l’appétit prédateur de l’extractivisme, est directement concernée. Dans l’ouvrage Gaz de schiste, le choix du pire, Jacques Ambroise et Jean-Marc Sérékian montrent que la menace de la fracturation de la roche-mère couve toujours en Europe, bien que ses risques soient dorénavant bien connus. Le Parlement européen a ainsi sabordé la charte de l’environnement en allouant, en mars 2014, un budget conséquent aux forages d’exploration, tandis que l’État français a délivré des autorisations d’exploration des gaz et huiles de schiste à des sociétés pétrolières sans qu’aucune consultation des citoyens directement concernés n’ait eu lieu au préalable... Mais les mouvements de contestation et les collectifs anti-gaz de schiste restent aujourd’hui encore mobilisés et appellent d’ailleurs à l’action le 28 février prochain, à Barjac