
Nulle part ou presque, un.e jeune de double appartenance culturelle peut trouver quelque appui lui permettant de faire dialoguer, cohabiter ses deux identités sachant que sacrifier l’une à l’autre débouche tôt ou tard sur un « conflit de loyauté ». D’où, la nécessité du cours de philosophie à l’école.
Je suis de confession musulmane, internationaliste, pacifiste. Trois identités, trois manières de voir le monde idéalement à défaut de pouvoir les mettre en pratique. La première relève de la croyance et de la filiation, la seconde, au-delà des nombreuses lectures, se résume à cette maxime : « les frontières géographiques relevant d’une convention, la nation ne peut être qu’une construction « imaginaire et imaginée », la troisième doit être prise au sens d’un « pacifisme intellectuel » telles qu’ont pu l’incarner les nombreuses correspondances de R. Rolland. Et si l’identité musulmane est aujourd’hui en péril, c’est là qu’il faut être.
Voilà pour ce qui est d’une présentation de soi située ou comment briser les étiquettes affublant une immigration éduquée en Europe, un musulman mieux appréhendé dans sa praxis sociale, ni réduit à la monstruosité de l’évènementiel, ni à la pureté idyllique mais ramené à ce que Ricoeur nommait « l’identité narrative » : récit biographique bâti autour d’un jeu de concordances et discordances des évènements à la base du moi intime. L’être humain se raconte, là est l’essentiel. Il me semble que d’autres enfants d’immigrés pourront se reconnaître dans une construction identitaire baignée d’une culture cosmopolitique, écoutant la musique du monde, nouant des liens plus au moins solides avec la diversité qui l’entoure, croyant dans la sphère privée, sécularisé dans la sphère professionnelle, lisant en français, pensant et nostalgique en arabe, aliéné par la société de consommation… (...)
Je ne reviendrai pas sur des évènements nous rendant triplement malades. Par la monstruosité et l’épouvante qu’ils génèrent dans la société d’accueil, par les coups qu’ils portent à un Islam apaisé et majoritaire en Europe, par les amalgames, relents de haine qu’ils remuent profondément dans les entrailles. Faites le tour de quelques blogs assez lus, la décompensation est sinistre et brut de décoffrage.
Venons-en à quelques idées de fond
1- Est-ce que l’Islam est soluble dans la République ? Question fallacieuse ou du moins mal posée. S’il faut appréhender la question intellectuellement, chacun devra reconnaître que monothéisme et incrédulité existent d’abord en Orient avant de se diffuser en Occident dans une relation bilatérale. (...)
la question de savoir si l’Islam est compatible avec la République n’a aucun sens. Il faut en revanche, et là réside la clé du convivium, veiller à diffuser au plus grand nombre une histoire des idées très peu répandue dans l’opinion, réservée aux sphères savantes.
2- Le choc des sacrés : comme l’a enseigné Durkheim, toute culture génère des patterns culturels mais aussi une vision du monde où le profane est séparé du sacré par une frontière impénétrable, conférant une nature propre à tout ce qui relève du sacré (...)
Dans le rapport différentiel que peuples et cultures confèrent au sacré, il y a me semble-t-il trois manières de confondre les visions du monde
– La première considère que le sacré de sa propre culture l’emporte sur tous les autres. Les autres conceptions du sacré sont sommées de se dissoudre ou renvoyées à la sphère intime
– La deuxième considère qu’il faut éviter le choc des sacrés, le débat public et l’agora sont strictement réservés au profane
– La troisième veille à faire dialoguer entre elles les différentes conceptions du sacré en stimulant la réflexivité. Cette dernière approche nécessite deux conditions : un principe de respect et d’équité entre les différentes conceptions du sacré, un public suffisamment aguerri pour se distancier de sa propre conception du sacré pour qu’il puisse appréhender momentanément le religieux, la coutume, les rites en tant qu’objet de connaissance.
A chacun de juger ce qu’il estime être la bonne méthode, je crois personnellement au vivre ensemble. Remarquons que la troisième conception est mise à mal par une jeunesse migratoire, - mais aussi autochtone-, prise dans un « être au monde délié ». Autrement dit, dans une difficulté de nouer des liens, des ponts entre deux identités narratives ou l’une d’entre elle est au mieux, sommée de s’effacer à un républicanisme pas toujours acquis dans les faits, au pire, essentialiser ou réifier par l’évènementiel, y compris dans sa variante discursive où les « effets de théorie » répandus dans les médias façonnent lentement mais surement la réalité décrite. Nulle part ou presque, un.e jeune de double appartenance culturelle peut trouver quelque appui lui permettant de faire dialoguer, cohabiter ses deux identités sachant que sacrifier l’une à l’autre débouche tôt ou tard sur un « conflit de loyauté », la pire saloperie confondue à une adolescence restée sans guide, ni point de repère. D’où la nécessité de renforcer les cours de philosophie à l’école si l’on considère que cette discipline « relie conceptuellement ce qui est délié ».
3- Etude du fait religieux
Ce préalable, me semble-t-il, questionne aussi l’idée d’un enseignement du « fait religieux », lequel nécessite au moins une distance critique permettant au jeune d’aborder le religieux dans sa dimension profane. Pour autant et contrairement à une idée reçue, la double appartenance confère à beaucoup d’enfants d’immigrés un rapport contrapuntique à la culture, ce qui est, comme les monographies de l’école de Chicago l’ont révélé, propice à générer un regard universel sur le monde. Ce qui revient à admettre que c’est le mal-être identitaire qu’il faut apaiser, stimuler, reconnaître. Et ce mal-être assaille semblablement une jeunesse prise dans une tension entre ce qu’elle estime être son identité nationale, régionale et une mondialisation tendant à fluidifier les frontières géographiques, à flétrir tous les symboles identitaires. Quant au caractère monolithique que prennent la dimension ethnique, sociale, concentrationnaire de l’habitat en banlieue, il faut veiller à le démanteler. Le séparatisme urbain couve le séparatisme social.