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Et si on parlait du « pouvoir de vivre » au lieu du « pouvoir d’achat » ?
Article mis en ligne le 1er juin 2022

Quand une expression est utilisée à la fois par des publicités Leclerc, un ministre macroniste et la CGT, c’est rarement bon signe : le « pouvoir d’achat » s’invite également dans nos discussions quotidiennes, particulièrement à cette période où les prix s’envolent tandis que les salaires, les traitements et les pensions stagnent. Du journal du PCF l’Humanité au très libéral L’Opinion, l’ensemble de la presse utilise ce terme, sans jamais l’interroger. Pourtant, n’est-elle pas bizarre cette expression ? Il y aurait un pouvoir, celui d’acheter, et ce serait ce pouvoir-là qui serait menacé par la hausse des prix. « Pouvoir d’achat » fait en réalité partie de ces expressions forgées et diffusées par la classe dominante et qui ont l’avantage de faire entrer le débat public dans un cadre étroit et contraint : celui des intérêts des actionnaires et du patronat. Il nous empêche de discuter des points qui comptent vraiment et qui, par conséquent, les dérangent.

Le pouvoir d’achat est avant tout une notion statistique, définie par l’INSEE comme la « différence entre l’évolution du revenu des ménages, premier élément, et l’évolution de l’indice des prix, deuxième élément. » Quand les prix augmentent plus vite que les revenus, comme c’est le cas en ce moment, le pouvoir d’achat diminue. Parler de pouvoir d’achat permet d’éviter de parler uniquement du revenu sans tenir compte des prix et donc de la façon dont des prix élevés réduisent la quantité de choses qu’il est possible d’acheter. (...)

D’une façon générale, les mesures de « pouvoir d’achat » des macronistes se reposent sur notre difficulté à considérer l’importance du salaire brut. (...)

Se focaliser sur cette notion a permis au gouvernement actuel de prendre de nombreuses mesures anti-sécurité sociale, au nom de l’augmentation du pouvoir d’achat. Ainsi, en 2018, une partie des cotisations salariales des salariés du secteur ont été supprimées suite à une loi de financement de la sécurité sociale votée au tout début du premier quinquennat de Macron. « A partir de lundi, les salariés vont profiter de la suppression des cotisations chômage. Un gain en pouvoir d’achat qui se fera sentir pour tous dès la fin octobre » s’enthousiasmait alors le Parisien. Ces quelques dizaines d’euros de gains, vous avez dû toutes et tous les oublier vu que les salaires ont ensuite stagné et que l’inflation s’est envolée. Le gouvernement, en revanche, s’en est bien souvenu.

C’est au nom de cette suppression de cotisation chômage que la réforme effective de l’assurance-chômage l’année dernière a pu être menée, menant à une réduction drastique des droits. A cause de la suppression de la cotisation – « pour le pouvoir d’achat » -, les conclusions ont été tirées par Macron lui-même, qui déclarait aux parlementaires en juillet 2018 : « Par la réforme que vous avez voté , l’assurance chômage n’est plus du tout financée par les cotisations des salariés (…) il n’y a donc plus un droit au chômage, mais un droit garanti par la société ». Pour lui, l’absence de cotisation nous empêche désormais de réclamer notre dû, il s’agit de demander de l’aide. Dont acte : l’assurance-chômage, de moins en moins “assurance” et de plus en plus aumône de l’Etat, a été considérablement affaiblie.

(...) Il en va de même de l’assurance-maladie : de moins en moins financée par nos cotisations et de plus en plus par l’impôt (En 1981, 86% des recettes de la sécu provenaient des cotisations contre 56% en 2019), elle permet de plus en plus aux gouvernement de décider du niveau de son financement, puisque ce sont eux qui tiennent désormais les cordons de la bourse. C’est ainsi que ce gouvernement a fait voter, chaque année depuis 2017, des plans d’économies sur notre système de santé.

Bonjour « pouvoir d’achat », adieu droit à la santé et droit au chômage. D’une façon générale, les mesures de « pouvoir d’achat » des macronistes se reposent sur notre difficulté à considérer l’importance du salaire brut. En nous poussant à regarder le net, ce qui tombe effectivement dans notre compte en banque et nous permet d’acheter des choses, ils nous font détourner le regard du brut : les cotisations patronales et salariales qui permettent de financer notre protection sociale. (...)

Tout ce qui relève de l’assurance collective, du service public et de la gratuité ne font pas partie du « pouvoir d’achat ». Or, de quel pouvoir disposons-nous si nous perdons ces conquêtes sociales ? (...)

Les urgences qui ferment la nuit et l’assurance-chômage en morceaux augmentent les risques que nous courons dans notre vie. Les bourgeois veulent nous voir vivre en individus atomisés, solitaires et tenaillés par la peur du lendemain, qui ne feront pas de syndicalistes, c’est certain. Ce qui est écrasé en ce moment n’est donc pas seulement notre pouvoir d’achat mais notre pouvoir de vivre dignement. Ce pouvoir de vivre est également dégradé au travail, où la réduction continuelle du Code du travail a augmenté l’arbitraire des chefs, la violence du management, le je m’en-foutisme sanitaire, qui fait de la France la championne d’Europe de la souffrance au travail.

Le plan du gouvernement pour le « pouvoir d’achat » va contribuer à la poursuite de ce programme de destruction de notre pouvoir de vivre (...)

Comment augmenter notre pouvoir de vivre ?

Si le pouvoir d’acheter se fait aux détriments de nos droits et de nos conquêtes sociales, de quel pouvoir peut-il donc bien s’agir ? (...)

Et si, en parallèle, nous recherchions dans le pouvoir de vivre l’augmentation ce que l’économiste Jean-Marie Harribey (cité par Starquit) appelle la “gratuité socialement construite”, c’est-à-dire “les activités humaines qui, bien qu’ayant un coût, n’ont pas de prix au sens du marché ?”. La santé, la solidarité, l’entraide, l’amour, la beauté, autant de choses auxquelles la bourgeoisie aimerait donner un prix et ouvrir de nouveaux marchés, que nous aurions tout intérêt à refermer au plus vite. (...)

Comment restaurer notre pouvoir de vivre ? Cette question n’entre pas dans les chausse-trappes du débat public par la bourgeoisie. Elle ne pose pas uniquement la question de la quantité de choses que nous pouvons acheter chez Leclerc, mais aussi celles des prix du logement qui enrichissent les rentiers, de ce que sont devenus les services publics et la sécurité sociale sous le coup des néolibéraux, du trop faible prix du travail – rabaissé par le patronat pour augmenter le coût du capital.

Pour augmenter le pouvoir d’achat oui, on peut réduire les cotisations, donner une « prime Macron » de plus – nette de cotisations pour les patrons – on peut déshabiller Pierre l’assuré social pour rhabiller ce même Pierre le client de Leclerc, mais pour augmenter le pouvoir de vivre, il faut retirer le pouvoir de diriger à la classe bourgeoise. Sans quoi le « pouvoir d’achat » qu’elle nous accordera à la marge ne deviendra à la longue que notre abonnement de soumission à sa mainmise sur nos vies.