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Terrestres
Enracinement identitaire ou attachements terrestres ? Conflits autour de la réhabitation du monde
#écofascismes #alternatives
Article mis en ligne le 19 novembre 2022

Le fascisme a historiquement prospéré dans les époques de forte désorientation existentielle et politique. En réponse au déracinement et aux vies aliénées provoqués par le techno-capitalisme, il propose des mythes consolants et sanglants. Afin de combattre la récupération de l’écologie par le fascisme, l’enjeu brûlant est de repenser nos attachements terrestres dans un sens émancipateur.

Une catastrophe menace directement l’habitabilité de ce monde. Il devient difficile de résister aux chaleurs, aux pluies violentes, aux crises et aux conflits sociaux, parfois tout cela à la fois, surtout depuis de gigantesques espaces urbains bétonnés et nourris par des sols agricoles de moins en moins fiables. Pour peu que l’on prenne ces menaces au sérieux, alors l’évidence serait peut-être celle-là : il nous faut parvenir à transformer radicalement nos manières d’habiter. Réhabiter autrement que selon les règles de l’accumulation de la valeur capitaliste, réhabiter en cultivant des réponses aux catastrophes qui nous précèdent et à celles qui viennent, réhabiter en reprenant en main petit à petit nos moyens de subsistance. Dès lors, pour l’écologie politique, l’enjeu serait de multiplier ceux et celles qui, attaché-e-s à leur territoire, sont prêt-e-s à le défendre, à entretenir son habitabilité voire à la recréer.

La question des formes d’attachements au territoire est en même temps l’un des terrains conflictuels clés pour l’écologie politique. Sur le plan des idées, nous héritons en Europe et en France d’une histoire politique trouble sur la question de l’attachement à la terre dont toute une partie est réactionnaire, nationaliste et identitaire. En effet, l’idée d’une Nature originelle, le Local ou l’Enracinement sont désormais des thèmes centraux du référentiel idéologique de la droite réactionnaire. Les tendances écofascistes contemporaines proposent une « écologie enracinée » ou prônent une défense patriotique de l’environnement, tout en agitant sans cesse la chimère de l’immigration coupable de la catastrophe. (...)

L’écofascisme ne se développe pas dans n’importe quelle époque. L’immense majorité de la population mondiale dépend désormais pour sa subsistance des infrastructures qui ont été pensées par et pour la division internationale du travail, quelle que soit d’ailleurs la position occupée dans cette chaîne, du plus dominé au plus dominant. Ce qui est essentiel à la subsistance de la grande majorité des sociétés humaines aujourd’hui est quasi systématiquement issu du système métropolisé et industriel dont nous avons, pour la plupart, hérité sans le choisir. Dans l’état actuel des choses, quasiment partout sur Terre, en effectuant tout un ensemble de gestes quotidiens on se trouve en effet pris dans cette gigantesque chaîne d’exploitation du travail internationalement déployée (...)

Le capitalisme a agencé le monde de sorte à ce que la circulation de la valeur marchande structure le quotidien (...)

Étrange paysage que celui de notre vécu contemporain, où il s’agit soit d’être circulé sans limite (pour le travail, le tourisme, le loisir, les affaires), soit assigné à un espace (se déplacer implique de surmonter des obstacles croissants plus on est défavorisé), ou encore dans une sorte de précarité mobile, propre à celles et ceux qui sont temporaires partout et tout le temps (les sans logis, sans les bons papier, ou sans argent).

On touche là aux effets existentiels du système capitaliste : le vécu de beaucoup d’entre nous a pris les allures « non pas d’une vie sur la Terre, mais plutôt […] d’une vie qui s’enracine dans un ensemble de dispositifs objectifs et performatifs d’arrachement des terriens à la Terre3. ». Ces dispositifs du déracinement ce sont peu à peu infiltrés dans notre quotidien, se multipliant et ouvrant toujours de nouveaux marchés – car tout ce qui peut être régi par le marché un jour tend à devenir une puissance de déracinement. Le logement lui-même est devenu un pur produit financier dans les “zones tendues”, il ne sert plus tant à habiter qu’à enrichir les propriétaires, la valeur du logement est elle-même mise en circulation sur un marché. (...)

Le déracinement menace aussi directement des manières de vivre : il signe la fin de certains types d’habiter pour les remplacer par une autre forme d’habitation, déracinée et déracinante, basée sur l’appropriation et l’exploitation. Le déracinement est donc ce mouvement historique et violent d’arrachement des sociétés aux mondes terrestres, basé sur la destruction de certains attachements et relations réciproques, au profit de nouveaux liens basés sur des rapports de production violents. Aussi, le déracinement n’est jamais réellement achevé – car il n’y a pas de vie qui soit réellement « hors du sol » – mais il semble être l’horizon inéluctable de notre devenir sous le capitalisme. (...)

de cette vie, bâtie au milieu des puissances de déracinement, résulte aussi d’une certaine culture qui sert de toile de fond à nos raisonnements et nos affects : le déracinement comme mode d’être semble s’être diffusé dans les imaginaires et la culture populaires. On se trouve finalement éloigné d’un ensemble de dispositions à l’habitation. Des dispositions matérielles, mais aussi sensibles, affectives, collectives … bref, politiques, qui devraient nous permettre d’habiter les milieux où nous sommes, plutôt que de « résider » dans les structures imposées par le capitalisme. (...)

C’est au sein de ce paysage du déracinement et à l’intérieur du paradigme moderne que l’écofascisme s’est développé (...)

Bien que ce soit aussi le cas dans d’autres contextes, c’est peut-être en Allemagne nazie que l’invention d’une « nature fasciste » s’exprime le plus clairement, au sein de ce qui est appelé la « révolution conservatrice allemande » dans la République de Weimar. (...)

Dès le XIXè siècle, dans l’empire prussien, les prémices de ce qui deviendra le mouvement d’idées « völkisch » établissaient le lien direct entre la Nature et l’identité raciale du peuple germanique (le Völk). Les Völkischen faisaient ainsi l’éloge d’une existence harmonieuse du peuple germanique au sein d’une nature “vierge”, sublimant l’Homme au sein de son environnement et de la terre de ses Ancêtres, tout en incarnant une certaine résistance à la modernité et ses cortèges d’usines crachant de la fumée, rasant les forêts et défigurant les paysages. L’idée du devoir de « rétablissement » d’une race pure coïncidait avec l’idée de retrouver une Nature originelle.

Hitler écrivait dans son sinistre manifeste Mein Kampf que l’imaginaire völkisch avait servi d’appui pour répandre l’imaginaire national socialiste en Allemagne, ce qui est certainement difficile à vérifier historiquement mais montre tout de même l’importance accordée à ce courant et ses imaginaires. De manière assez évidente, la nature y est fantasmée, représentant l’immuable et faisant loi, ce qui est et qui doit être, dans une optique réactionnaire qui prétend œuvrer à son amélioration (celle de la race aryenne, en l’occurrence). C’est en cela que ce paradigme de la nature est résolument moderne, car empreint non seulement de la séparation moderne nature/culture mais aussi appuyé sur un racisme particulièrement méthodique et exterminateur aux origines très probablement coloniales. (...)

Si la modernité a engendré ses propres forces réactionnaires, on peut aussi voir que l’idée de nature et celle du lien entre un groupe (liens de « sang ») et son territoire (le « sol ») a joué, en tous cas historiquement, un rôle important. (...)

Ainsi, alors qu’à chaque critique du progrès, le marxisme prométhéen et le socialisme productiviste répondaient, non sans un certain dédain, qu’il s’agissait d’un passage nécessaire vers la liberté des modernes, alors que l’emprise du religieux reculait, les forces réactionnaires, à l’inverse, se montrèrent capable de canaliser ces “irrationalités archaïques” en les intégrant dans un discours réactionnaire, puis au “mythe du sang”. Ce qui avait trait au spirituel, à la célébration de la vie collective, aux attachements à la Terre n’a apparemment pas trouvé d’ancrage suffisamment solide à gauche. (...)

Résumons-nous : les forces de la réaction ont donc en partie instrumentalisé les affects du déracinement qui existaient dans un contexte de déstabilisation profonde, de crise économique et de déplacement contraint – exode rural, territoires entiers affectés par la guerre, villes à reconstruire – qui entraînaient des transformations profondes, ou plutôt des ruptures, dans les rapports humain-nature et humain-non humain. La propagande nazie s’est développée sur l’idée d’un lien immédiat entre identité et sol, entre une communauté et son territoire, mais ses dirigeants ne s’en sont pas moins inscrits avec une très grande violence dans le productivisme, contribuant d’ailleurs à son accélération (Hitler se disait lui-même admirateur du fordisme). La nostalgie provoquée par l’arrachement à la terre des ouvriers s’est ainsi ancrée dans la nation – et le désir d’autres formes de vie qui existait certainement à l’époque s’est trouvé instrumentalisé par un discours revanchard et suprémaciste. (...)

La cosmologie écofasciste : effondrement écologique et grand remplacement (...)

Les motifs classiques de l’extrême-droite y sont bien présents : d’abord l’existence d’un groupe « civilisationnel » supposé partager une même lignée de sang, une même culture et un même territoire. Selon d’où provient le discours, il pourra se référer à un groupe d’échelle différente, formé soit par lesdits « autochtones » d’une région, soit « le peuple » (français, germanique, etc.), ou encore « la civilisation » (européenne). A chaque (éco)fasciste son référentiel géographique en matière de groupe civilisationnel. Ce groupe supposément civilisationnel et héréditaire aurait des intérêts immédiats à s’unir dans un contexte de menace plus ou moins imminente, et se détourner de la lutte contre les rapports d’oppression à l’intérieur de ce groupe. D’autre part, on l’a vu, si la mondialisation « débridée » et la perte de souveraineté nationale dans le système néolibéral inquiète les écofascistes, c’est le cas principalement sur un plan culturel et symbolique (il faudrait réenchanter les traditions et restaurer la famille comme unité de base de la société pour y faire face) car ils s’accommodent très bien par ailleurs d’un capitalisme local et élitiste, pourvu qu’il soit “enraciné18” c’est-à-dire que l’on joue la carte de la “préférence nationale” en matière marchande (du moins, quand cela est profitable à la nation).

On croise ensuite dans cette cosmologie la figure fantasmée de l’Autre (le Juif “nomade”, l’Arabe, le “migrant” … c’est bien évidemment de racisme dont il s’agit ici). Cette figure est supposée accélérer la catastrophe : accaparement des terres, urbanisation, confiscation des emplois, dénaturation, … etc. voire même, en allant plus loin, aggraver l’effondrement de la culture européenne. Les initiatives pour accueillir ces personnes ou soutenir leurs luttes tiendraient de la trahison et témoigneraient de la volonté de détruire son propre groupe. (...)

une peur qui repose en partie sur le récit totalement fallacieux d’une “colonisation inversée”. L’écofasciste se présente comme la sentinelle éclairée d’un peuple encore inconscient de courir à sa perte, dans une situation où le chaos est sur le point d’éclater. Pour se défendre, tous les moyens sont bons – c’est en tous cas ce qui a conduit deux hommes à commettre des attentats revendiqués au nom de l’écofascisme, aux États-Unis et en Nouvelle-Zélande19.

Ainsi, l’écofascisme semble resurgir, après des décennies d’extrême-droite en très grande majorité climatosceptique, au croisement des thèses du Grand Remplacement20 et de la perspective d’un effondrement écologique et civilisationnel proche. Ce dernier semble en effet entrer parfaitement dans le récit du Grand Remplacement, puisque la crise écologique précipite et aggrave la menace de “l’invasion” par des migrants climatiques. On verrait donc nécessairement venir le temps de la “guerre raciale” où il s’agirait de “reconquérir” son propre territoire face à un envahisseur fictif (...)

Aujourd’hui, quelques militants soraliens22 vantent en effet les intérêts de la permaculture, proposent de s’y former, aux côtés de tout un ensemble de pratiques ésotériques. On compte également le Mouvement d’Action Social (MAS) qui a par le passé cherché à s’implanter dans des zones occupées (ZAD du Testet) et qui évolue aujourd’hui sous d’autres noms.

Ces pratiques identitaires-écologistes sont encore marginales, mais on peut d’ores et déjà envisager plusieurs espaces qui pourraient (ou pas) jouer le rôle de portes d’entrée vers celles-ci, allant de nouveaux événements tels que le “Salon du Survivalisme” à Paris23, des réseaux qui se développent très rapidement autour de thèses complotistes tels que le réseau Solaris (en ligne), jusqu’à certains écolieux ou des espaces de pratiques spirituelles ésotériques qui dissimulent (à peine) leurs orientations idéologiques réactionnaires. A mesure que l’écologie devient un enjeu incontournable et donc de plus en plus politique, il ne serait en fait pas surprenant que certaines nouvelles générations se révèlent de plus en plus perméables à un discours d’extrême-droite « écologisant ». (...)

Cela dans un contexte où plusieurs années de banalisation médiatique de l’extrême-droite ont fini par rendre ses idéologues connus de toutes et tous. Tous ces espaces semblent, si l’on parle d’un point de vue stratégique, au moins à surveiller, à combattre, avec nos moyens et parfois aussi sur leur propre terrain… (...)

Parler d’écofascisme dès lors, ce n’est peut-être pas seulement chercher à caractériser “une” nouvelle tendance d’extrême-droite qui s’ajouterait à toutes celles déjà existantes, ce serait plutôt regarder le fascisme, à la fois son histoire et ses évolutions-résurgences actuelles, selon l’Idée de Nature qu’il entretient, son projet concernant les rapports Homme-Nature et tout ce qui en découle, ce que l’on vient de faire très brièvement ici. Au terme de cela, la question de l’enracinement dans un territoire, dans un milieu vivant, qui recoupe par endroits la question de l’habitation et la question des Terrestres, paraît être aussi un atout potentiel sur le terrain du fascisme. En bref, « habiter » est peut-être en train de devenir l’un des mots essentiels de l’écologie politique, mais les questions de l’appartenance, l’habitation, les liens aux milieux sont encore des terrains disputés, et les idéologies réactionnaires s’en emparent elles aussi. Il ne faudrait pas non plus gonfler artificiellement la menace, car l’écologie de l’extrême-droite est balbutiante et minoritaire, en comparaison avec par exemple la nébuleuse dont Eric Zemmour est le centre. Elle n’est pas non plus organisée à de grandes échelles, mais quand bien même elle le resterait, cela nous permet de questionner nos propres angles morts et nos faiblesses sur ce terrain.

Retisser des liens terrestres, vers des écologies antifascistes (...)

Les basculements dont nous avons besoin doivent nous permettre de retisser des liens terrestres entre nous et des attachements à la terre, loin des terrains glissant de l’écofascisme. Cela n’est possible qu’à condition de se défaire d’abord de la vieille croyance dans le progrès et le développement technique. On hérite pour cela d’un ensemble de traditions libertaires, critiques du progrès, et conscientes des effets à la fois grandioses et catastrophiques du développement industriel capitaliste sur nos rapports humains – à la fois chez Walter Benjamin, Bloch ou Weil mais aussi plus proches de nous au sein de l’écologie sociale ou libertaire, tels que Murray Bookchin, qui foisonnent aujourd’hui. A leurs côtés, un ensemble d’histoires témoignent de la possibilité de créer un rapport émancipateur à l’habiter terrestre, de celles des expériences anarchistes pendant la Révolution espagnole de 1936-1939 à celles qui nous viennent à présent du Chiapas, et que plusieurs auteur-ice-s appellent aujourd’hui de leurs vœux, notamment les féministes de la subsistance. (...)

Repenser, donc, et surtout reconstruire ensemble liberté et nécessité est le projet de l’autonomie politique, articulé autour d’une lutte pour l’émancipation sociale, politique, matérielle, intellectuelle, des corps et la quête d’une relative autonomie matérielle par la maîtrise d’au moins une partie des moyens de sa subsistance. (...)

Puisque l’on est aujourd’hui presque entièrement dépendant des infrastructures extractivistes et capitalistes, et que ce sont celles-là même qui fondent nos rapports actuels (déracinés) avec la nature, alors recouvrer des formes d’autonomie semble le moyen privilégié, sinon le seul, pour retisser d’autres mondes. Il nous faut reconsidérer non seulement des questions d’autonomie matérielle, mais aussi et en même temps notre culture, et les dimensions extra-matérielles de ce à quoi l’on aspire : nos différents besoins d’enracinement, la multiplicité de nos identités, la création de coutumes conviviales ou encore la passation (également par des formes rituelles ou symbolique) entre une génération et celles qui l’ont précédée. Que faire à propos de ces thèmes, telle l’identité qui, autour de nous, semblent profiter davantage aux identitaires qu’aux aspirations à l’autonomie et à la liberté terrestres ?

Il y a certaines bonnes raisons de rester prudent sur des questions d’identité, d’appartenance ou d’enracinement. Il faut dire que les débats qui inondent les médias à ce propos sont habituellement rondement menés par des identitaires, racistes et réactionnaires. (...)

. Que faire à propos de ces thèmes, telle l’identité qui, autour de nous, semblent profiter davantage aux identitaires qu’aux aspirations à l’autonomie et à la liberté terrestres ?

Il y a certaines bonnes raisons de rester prudent sur des questions d’identité, d’appartenance ou d’enracinement. Il faut dire que les débats qui inondent les médias à ce propos sont habituellement rondement menés par des identitaires, racistes et réactionnaires. Il paraît important de rappeler qu’il y a bien d’autres manières de se déclarer attachés à des territoires – par exemple dans les zones occupées pour les défendre, on pense aux ZAD mais aussi aux régions qui revendiquent leur autonomie. Par ailleurs, dans des mouvements décoloniaux, la revendication d’une identité, origine ou appartenance (antillaise par exemple) ou même l’identification à un groupe (racisé, sexisé) n’est en rien comparable à celle des identitaires, car la question est de se rendre audible alors qu’on est invisible, et non de dominer (cela n’en déplaise à certains28.). Voilà pourquoi, se contenter d’éluder la question de l’identité pour la laisser à l’extrême-droite n’est pas complètement satisfaisant, en tous cas en ce qui concerne nos expériences déracinées.

En d’autres termes, il s’agirait d’auto-décoloniser nos identités : l’identité en tant que récit sur soi, de sa propre histoire, donc un récit dans lequel puiser une force subversive. Peut-être le mot d’identité serait à laisser de côté, par prudence, pour lui préférer celui d’attachements ou même d’histoire, selon d’où l’on parle – l’identité telle qu’on la conçoit ici n’est pas l’essence de nous-mêmes, mais bien davantage ce vers quoi nous tendons et nous aspirons. (...)

Aujourd’hui, rares sont les discours à propos de ce dont nous venons qui ne versent dans un mélange douteux entre fantasme de la ruralité et posture passéiste voire réactionnaire. Nous avons pourtant besoin de discours qui nous relient, qui nous attachent à des territoires, et qui nous replace dans l’héritage vivant de ces multiples identités que l’État a homogénéisées, si l’on veut rompre avec cette “culture du déracinement”. Non pas aller chercher une identité qui aurait « une seule racine » dans un même sol figé, mais des identités qui se déploient « les racines vers le haut » (Édouard Glissant). C’est-à-dire des identités vivantes et créatrices de mondes multiples que les perspectives décoloniales ont solidement théorisé depuis. Ces perspectives n’ont pas fini d’inspirer ce chantier théorique et pratique que l’on se propose de mener. (...)

Peut-être alors avancera-t-on vraiment dans notre rupture avec la colonialité qui imprègne notre compréhension de l’appartenance à un quelque part. On saura peut-être davantage voir la multiplicité des figures et visages à même de composer des révolutions écologiques et terrestres au cœur de notre présent.