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Mediapart
En Tanzanie, TotalEnergies prépare une bombe climatique aux relents colonialistes
#bombeclimatique #totalenergies #tanzanie
Article mis en ligne le 5 octobre 2022

Les Amis de la Terre et Survie publient une enquête inédite sur un futur oléoduc du géant pétrolier français en Tanzanie. Ce projet écocidaire et néocolonial aura des impacts désastreux sur les plans humain, écologique et climatique. Mais la résistance s’organise.

Ce sera le plus long oléoduc chauffé au monde. Et il est en train d’être développé par la compagnie pétrolière TotalEnergies. À partir de 2025, l’East African Crude Oil Pipeline (EACOP) sera alimenté depuis l’Ouganda, où la firme française prévoit de forer quatre cents puits de pétrole, et parcourra plus de 1 440 kilomètres à travers ce pays et la Tanzanie.

Maintenu à une température de 50 °C tout du long, du fait de la nature très visqueuse du pétrole extrait, l’immense pipeline terminera sa course à Tanga, sur la côte tanzanienne, d’où sera expédié l’or noir pour inonder le marché international. (...)

Les terribles impacts humains et climatiques de ce mégaprojet discrètement soutenu par l’État français commencent à être documentés en Ouganda par les ONG comme par les médias. En mars dernier, Mediapart avait interviewé Maxwell Atuhura et Diana Nabiruma, tous les deux sont ougandais et s’opposent aux velléités pétrolières de TotalEnergies.

Toutefois, le régime particulièrement répressif en Tanzanie a jusque-là empêché les journalistes comme les expert·es des ONG de documenter les dangers d’EACOP.

« Thomas Bart de Survie et le Tanzanien Baraka Lenga ont pu, pour la première fois, et en se cachant des autorités tanzaniennes, réaliser une enquête sur les impacts du projet. Plus de soixante-dix entretiens dans huit régions ont été effectués début 2022 auprès de personnes affectées par EACOP, mais l’investigation a été raccourcie car ils ont été repérés par les forces de police », raconte à Mediapart Juliette Renaud, responsable de campagne aux Amis de la Terre.

Le résultat de ce travail de terrain ? Un rapport édifiant, publié mercredi 5 octobre, qui décortique comment le pétrolier français TotalEnergies ne respecte pas ses obligations légales de prévenir les violations des droits humains et les dommages écologiques provoqués par ses activités en Tanzanie.

Expropriations et néocolonialisme (...)

les terres ont souvent été cédées sous la contrainte, et sans réelle possibilité de refus. (...)

À cela s’ajoute le fait que, d’après les témoignages récoltés, l’acre de terre agricole (soit 0,404 hectare) est compensé par TotalEnergies à hauteur de 300 000 shillings tanzaniens pour une valeur évaluée localement entre 500 000 et un million de shillings tanzaniens.

Pour terminer, de multiples restrictions quant à l’usage des terres agricoles semblent avoir été imposées aux populations locales. Les équipes de l’EACOP auraient en 2018 « totalement interdit aux familles de continuer à cultiver leurs terres » avant d’autoriser, l’année suivante, uniquement les cultures saisonnières, de court terme.

En conséquence, la prohibition de toute culture agricole plus pérenne – et aussi, plus rémunératrice – menace gravement la sécurité alimentaire des paysan·nes. En réponse, TotalEnergies confie avoir mis en place des distributions alimentaires mais ces dernières n’ont été effectuées que durant un an, en quantité trop limitée, voire avec des « sacs de nourriture remplis d’insectes ».

Un impact écologique et climatique démesuré (...)

Pour le groupe d’expert·es E-Tech, spécialisé dans les impacts écologiques des industries : « Des fuites de pétrole vont avoir lieu au long de la durée de vie du projet. » Un risque de fuite aggravé par l’activité sismique de la région. En septembre 2016, un séisme de magnitude 5,9, dont l’épicentre se trouvait à 50 km à peine du tracé de l’EACOP, a fait au moins dix-neuf morts. (...)

Quant à l’impact climatique de l’EACOP, il s’avère énorme. Alors que Patrick Pouyanné, le PDG de TotalEnergies, martèle que la compagnie s’est engagée vers une trajectoire pour atteindre « zéro émission nette à l’horizon 2050 », l’imposant oléoduc pourrait émettre jusqu’à 34 millions de tonnes de CO2 par an. Soit bien plus que les émissions de l’Ouganda et de la Tanzanie réunies.

Comme soulignent les Amis de la Terre et Survie, TotalEnergies persiste dans sa volonté de développer l’EACOP alors que l’Agence internationale de l’énergie exhorte depuis 2021 à la fin immédiate de tout investissement dans les énergies fossiles, ou encore que le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) a, dans son dernier rapport, insisté sur l’élimination rapide des combustibles fossiles afin de limiter à 1,5 °C le réchauffement planétaire.

Résistances locales et internationales (...)

« En Ouganda, les communautés directement affectées se mobilisent pour défendre leurs droits, et une dizaine de familles ont été jusqu’à refuser l’accaparement de leurs terres par Total, indique Juliette Renaud des Amis de la Terre. Mais les représailles sont féroces : menaces, arrestations, associations dissoutes… Et en Tanzanie, il n’existe, pour l’instant et à notre connaissance, aucune organisation qui s’est exprimée contre l’EACOP. »

Dimanche 2 octobre, une cinquantaine de personnes ont bravé le régime répressif tanzanien en manifestant pacifiquement, dans le village de Mongoroma (région de Dodoma), pour demander au gouvernement de se retirer du projet EACOP, affirmant qu’il ne profitera à personne, sauf à TotalEnergies.

Et le 4 octobre, une poignée d’étudiant·es est descendue dans les rues de Kampala, la capitale ougandaise, pour protester contre l’oléoduc. Avant d’être rapidement arrêté·es par les forces de l’ordre. (...)

En France, en juin 2019, six associations – les Amis de la Terre, Survie, et quatre ONG ougandaises – ont mis en demeure TotalEnergies pour son projet fossile. Il s’agit de la première action en justice qui se fonde sur le devoir de vigilance, une loi qui oblige TotalEnergies à identifier toutes atteintes graves aux droits humains et à l’environnement liées à ses activités. (...)

Une audience qui se déroulera un mois à peine après que le Parlement européen a adopté une résolution d’urgence condamnant « les violations des droits de l’homme » de ce mégaprojet pétrolier.