Depuis le 24 février, les collaborations scientifiques entre la Russie et certains pays ont été suspendues. Plus grand territoire de pergélisol au monde, la Sibérie est pourtant essentielle pour la recherche sur le réchauffement climatique.
C’est l’une des innombrables conséquences de l’invasion russe en Ukraine et des sanctions occidentales imposées en réaction à la Russie. La plupart des projets internationaux menés en Sibérie et dans l’Arctique russe sur le changement climatique ont été suspendus.
« C’est très dommageable. En près de trente ans de recherches sérieuses, la Russie est devenue l’un des principaux laboratoires in situ au monde sur la dégradation du pergélisol lié au réchauffement climatique et sur les réactions en chaîne que cette dégradation provoque », déclare Alexander Fedorov, le directeur adjoint scientifique de l’Institut Melnikov du pergélisol à Iakoutsk.
Fondé dans les années 1960, ce centre de recherche de renommée mondiale est entièrement dédié à l’étude du pergélisol, sous-sol gelé en permanence qui recouvre 60 % du territoire russe. Il emploie 250 personnes et gère plusieurs stations de recherche en Iakoutie, immense territoire de Sibérie occidentale (grand comme l’Inde) où le réchauffement climatique est deux à trois fois plus rapide qu’ailleurs sur la planète. Alexander Fedorov y travaille depuis quarante-deux ans. (...)
Selon lui, les sanctions réduisent les financements de projets en Russie, mais elles affectent aussi les chercheurs occidentaux qui ne peuvent plus venir en Sibérie réaliser leurs missions de terrain. (...)
Dès le début de la guerre, le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) a suspendu les autorisations de missions en Russie pour question de sécurité. (...)
Dès le début de la guerre, le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) a suspendu les autorisations de missions en Russie pour question de sécurité. (...)
Autre aspect étudié dans le cadre du projet Prismarctyc : la transformation du cycle du CO2 par la dégradation du pergélisol. On estime qu’il y a deux fois plus de carbone dans le pergélisol que dans l’atmosphère. Le dégel entraîne, via des processus complexes, le rejet de gaz à effet de serre (CO2 et méthane) qui accélère encore la fonte du pergélisol. La Iakoutie est particulièrement soumise à ce phénomène, qui constitue l’un des effets dramatiques du réchauffement. (...)
« La science est tributaire de la situation géopolitique des pays »
Afin de poursuivre leurs missions de terrain, les membres du projet Prismarctyc ont trouvé un site de remplacement au Canada, dans un territoire où le pergélisol est assez similaire à celui de Iakoutie, même s’il ne se dégrade pas de la même façon en raison d’un climat différent. (...)
L’équipe internationale prévoit donc de réaliser des prélèvements à la fois en Russie et au Canada, puis de faire des comparaisons. « La science est malheureusement tributaire de la situation géopolitique des pays, mais il n’est pas question de stopper nos travaux avec nos collègues russes. Nous sommes en contact permanent avec eux et bien sûr nous continuerons à publier nos travaux ensemble », certifie Antoine Séjourné.
Le chercheur est toutefois préoccupé pour la population de Syrdakh, avec laquelle de vrais liens se sont tissés au cours de ses nombreux voyages, notamment avec les enfants du village. Car le projet Prismarctyc comporte également un volet pédagogique très important (...)
Face au contexte, les scientifiques du climat tentent de s’adapter le mieux possible pour poursuivre leurs recherches. De son côté, la Russie envisage de nouveaux partenaires et se tourne notamment vers les pays d’Asie centrale. Spécialisé en hydrologie, Nikita Tananaev travaille pour le laboratoire de géochimie de l’Institut du pergélisol de Iakoutsk. Il va s’installer prochainement à Almaty, au Kazakhstan, où le centre de recherche dispose d’une antenne régionale héritée de l’époque soviétique. (...)
Ce scientifique parfaitement francophone, collaborateur de longue date avec l’Institut national polytechnique de Toulouse, y voit également la possibilité de développer de nouveaux partenariats avec la France, une option actuellement impossible depuis la Russie. « Mes collègues toulousains travaillent sur les tourbières dans les Pyrénées. Or il y a aussi des tourbières au Kazakhstan. » L’espoir d’un nouveau projet commun.