Pour faire le point sur le mouvement des Gilets jaunes, Reporterre a décidé de retourner sur des ronds-points où il s’était rendu au début de la mobilisation. Aujourd’hui, il vous emmène à Ménesplet, en Dordogne, où les Gilets jaunes de Montpon-Ménestérol ont installé leur QG. Dans ce premier article, il sera question de leur implication dans les manifestations du samedi.
Mardi 26 mars, 19 h 30. Le parking du supermarché discount Netto de Ménesplet est presque vide dans la lumière déclinante. Mais de l’autre côté de la route, l’animation règne autour du brasero crépitant du « QG » des Gilets jaunes de Montpon-Ménestérol, où une quinzaine de personnes sont rassemblées. Sous l’auvent, devant un public hilare, Elma et David improvisent en karaoké « Résiste », de France Gall, sur une vidéo Youtube. Elma enchaîne sur la Marseillaise version Gilets jaunes : « Allons enfants de la patrie / Les Gilets jaunes sont arrivés ! / Contre nous de la macronie / Personne va nous arrêter / De rouler et de manifester ! / Entendez-vous notre ras-le-bol... »
A première vue, rien n’a beaucoup changé depuis la première visite de Reporterre au QG, les 6 et 7 janvier derniers. On repère juste quelques indices d’enracinement (...)
ce qui a surtout marqué la vie du groupe, c’est la succession de marches et de manifestations qui ont pris une importance croissante dans la mobilisation. « Il y a eu Bergerac [Dordogne], le 19 janvier, avec 1.800 personnes. Le 26 janvier, on a fait une chaîne humaine avec environ 400 personnes à Saint-André-de-Cubzac [Gironde], dans la pluie et le vent. Puis Nontron [Dordogne], le 2 mars, qui n’a pas trop pris parce que le même week-end Angoulême recevait Jérôme Rodrigues [une des figures du mouvement, blessée à l’œil droit le 26 janvier à Paris, NDLR] et le Youtubeur Ramous. On a aussi participé à une marche à Libourne [Gironde], pour essayer de ne pas se cantonner à la Dordogne. Et nombre d’entre nous vont manifester chaque week-end à Bordeaux, quand ce n’est pas Paris », énumère Sarah. (...)
Tout à coup, les gens n’avaient plus peur. » Il a été ému par « l’entraide entre les gens » : « Quand un se fait interpeller, les autres arrivent pour le sauver, éviter qu’il ne se fasse embarquer ou taper. »
« Le temps fort, pour moi, ce sont les manifestations, confirme Angélique, alias Angèle. Surtout quand on a été à la capitale. D’être dans l’action, de voir ces gens déterminés, comment les CRS fonctionnent… » « On devient addict aux manifs ! s’exclame Sarah. De cette fusion, de tout le monde qui se soutient, se tutoie et chante ensemble dans la fraternité. Tout le monde s’entraide (...)
On rencontre des gens de tous âges. À Bordeaux, on a croisé beaucoup de retraités, de personnes handicapées, de gens oubliés de la société. Thibault a été très ému par un vieux monsieur de 80 ans qui avait épinglé sur sa poitrine une photo de son petit-fils, avec marqué ‘‘Papy fait de la résistance et c’est pour toi’’ Il ne manifestait même pas pour lui-même ! » « Ça remotive de voir tous ces gens, poursuit Christophe. En plus, si on rentre chez nous maintenant sans avoir rien obtenu et que Macron est toujours là, il va faire voter des lois qui feront qu’on ne pourra plus mettre un pied dehors. Ça a déjà commencé avec la loi anti-casseurs. » (...)
Dans la lumière mouvante des flammes du brasero, les Gilets jaunes dépassent les échanges de souvenirs de manif pour débattre sur la stratégie à adopter pour atteindre leurs objectifs – démission d’Emmanuel Macron, formation d’une assemblée constituante et lancement de la VIe République, intégrant comme outil le référendum d’initiative populaire (RIC). « À l’heure actuelle, je pense qu’il est important de montrer qu’on n’a pas peur de continuer à manifester », commence Sarah. « Ce qu’il faut, c’est soutenir Geneviève Legay », (...)
« La violence ne débouchera que sur le chaos et le droit de l’État à utiliser plus de Flash-Ball, objecte François. Plus nous sommes violentés, plus nous devons nous montrer doux. Si nous réagissons de la manière dont l’ennemi souhaite que nous réagissions, nous sommes déjà perdus. On ne parle pas d’émotion, mais de l’avenir du mouvement et de victoire finale. » « Il faut être plus malin et ne pas se laisser manipuler. Ne rentrons pas dans leurs provocations », (...)
« Émotionnellement, on ne peut pas faire autrement qu’avoir la rage. Mais que ça ne nous empêche pas de prendre du recul et de ne pas tomber dans les pièges qui nous sont tendus. Pourquoi ils ont laissé faire de la casse le 16 mars à Paris ? Pourquoi personne n’a été fouillé à l’entrée des Champs-Élysées, pourquoi on y est entrés comme dans du beurre, pourquoi on se demandait tout le temps où étaient les CRS ? Ce n’est pas un hasard. C’est que ça les arrangeait qu’il y ait de la casse. » Pour elle, « ce genre de violence a quand même eu un intérêt : d’avoir démasqué ce pouvoir, qui est en réalité un pouvoir autoritaire, capable d’envoyer l’armée ».
Pour Nathalie, « il faut continuer la stratégie du harcèlement. Le pouvoir ne peut pas se permettre que des manifestations mobilisent les forces de l’ordre en masse tous les samedis. C’est une guerre d’usure. Je pense même qu’il est important qu’il y ait de la casse de temps en temps, parce que ça fait parler de soi et ça montre que ça peut dégéréner. Ça déstabilise le pouvoir. Mais cela ne doit pas être systématique. Il faut mener une guerre douce, montrer qu’on est là, qu’on est toujours là. » Selon elle, cette stratégie commence à porter ses fruits (...)
« Il ne faut pas quitter les ronds-points mais aller dans les grandes villes, se mobiliser tous les jours, tous les jours, tous les jours, pour épuiser. Parce que je ne dis pas que c’est de la gnognotte ce qu’on fait, mais pour l’instant nos manifestations ont une heure de début et une heure de fin. Il faudrait plus de monde et faire le 3x8, surtout qu’on arrive aux fortes chaleurs où les tortues Ninja souffrent plus que nous qui pouvons venir en short et en tongs. » (...)