Ancien commandant du GIGN et acteur du drame d’Ouvéa en 1988, Philippe Legorjus veut créer dans le Finistère la plus grande exploitation industrielle d’algues en Europe. Avec l’aval des autorités, ce projet labellisé bio se développe en dépit des risques et contre l’avis de nombreux habitants.
C’est un nouvel eldorado. Pour les industriels comme pour les écolos, pour les chercheurs comme pour les investisseurs, les algues incarnent « une révolution en devenir ». Leur richesse nutritionnelle et leur capacité à capturer du CO2 feraient de leur culture une solution miracle face aux défis du changement climatique.
Même le multimilliardaire et fondateur d’Amazon Jeff Bezos y croit. L’an dernier, il a versé 100 millions de dollars au WWF (World Wide Fund for Nature) pour développer des solutions naturelles afin de lutter contre les dérèglements du climat, dont la culture de ces végétaux marins. (...)
Quant à l’ONU, en mars 2021, elle a soutenu la création de la Safe Seaweed Coalition, un consortium qui associe des start-up, le CNRS ou des géants de l’agroalimentaire comme Nestlé. Dans son manifeste, il assure : « Nous faisons partie d’un mouvement mondial visant à développer une industrie des algues. […] Les algues peuvent changer la donne dans l’avenir de l’alimentation, des carburants, de la capture et du stockage du carbone, et de la médecine. » (...)
Les algues étant consommables fraîches ou déshydratées, transformables en gélifiant ou en emballage biodégradable, les champs d’application, et in fine, les marchés potentiels, s’avèrent très prometteurs. D’après la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture), les algues seraient en mesure d’ajouter jusqu’à 10 % à l’offre alimentaire mondiale actuelle et d’absorber 135 millions de tonnes de CO2 par an d’ici à 2050. Vincent Doumeizel, de la Safe Seaweed Coalition, s’enthousiasme : « Les algues pourraient bien être la plus grande ressource inexploitée de la planète. »
Un projet industriel hors norme
Au large de Plobannalec-Lesconil, village portuaire du sud du Finistère, 3 000 habitants, des centaines de bouées constellent plus de 154 hectares en pleine mer. Et sous chaque bouée, des cordes, lestées par des blocs de béton posés sur le sol marin, supportent des plantules d’algues.
Cette concession sur le domaine maritime public, vaste comme 215 terrains de football, est le plus grand champ de culture d’algues d’Europe. Elle appartient à Algolesko, une start-up finistérienne qui y produit principalement en bio deux algues brunes comestibles : du wakamé et de la laminaire sucrée. (...)
En juillet 2013, juste après sa fondation, Algolesko a obtenu, de la part de la préfecture du département, le droit de cultiver des algues sur cette concession pour une quinzaine d’années. Elle est pourtant située en pleine réserve de biodiversité Natura 2000. Dans ce territoire protégé, une population de phoques gris s’est sédentarisée. Les dauphins s’y aventurent pour s’alimenter et des espèces remarquables, comme l’orque, sont observées occasionnellement. « C’est une qualité d’eau exceptionnelle pour cultiver des algues. Nous avons un système vertueux et sans intrants, argumente Timothée Serraz. Nous ne sommes que de simples paysans. »
Dans la foulée de cette première autorisation préfectorale, Algolesko a déposé, cette même année 2013, une autre demande d’exploitation au large de Moëlan-sur-Mer, une commune de 6 800 habitants, à quelques encablures de Lesconil. En octobre 2014, la start-up se voit cette fois-ci attribuer par les autorités plus de 200 hectares de concessions maritimes publiques, à proximité d’espaces protégés Natura 2000. Au grand dam des habitants du littoral.
Nous sommes ici face à une privatisation du domaine maritime public (...)
La commune de Moëlan-sur-Mer, ainsi que six associations de défense de l’environnement et de pêcheurs-plaisanciers, ont en réponse déposé un recours en justice, arguant du flou réglementaire autour de l’octroi par les autorités de surfaces d’exploitation aussi importantes. (...)
En mai 2017, le tribunal administratif de Rennes (Ille-et-Vilaine) donne raison aux requérants, estimant que les concessions d’Algolesko pouvaient se rapprocher, en termes de conséquences sur l’écosystème, d’une zone de mouillage – un espace délimité en pleine mer pour amarrer les navires. Mais ils perdent fin 2018 devant la cour administrative d’appel de Nantes (Loire-Atlantique), qui juge que le code de l’environnement ne comporte pas de rubrique pour l’algoculture et qu’il n’y a dès lors pas lieu d’effectuer des études écologiques plus précises.
Devant la juridiction nantaise, Algolesko s’est targué d’avoir réalisé une évaluation complémentaire des incidences de la culture d’algues, fondée sur des études menées par le Centre d’étude et de valorisation des algues (Ceva), qui a « mis en exergue le caractère peu impactant du projet sur le milieu ».
Sur son site web, le Ceva se présente comme un « centre de recherche privé » qui « promeut l’industrie de l’algue » et « met son expertise au service [des] projets de développement économique dans l’exploitation des algues ».
Des algues dangereuses pour l’écosystème
Les opposants au projet d’Algolesko pointent également le risque écologique de produire à l’échelle industrielle des algues brunes, qui plus est dans l’entourage de réserves de biodiversité.
Le wakamé, cultivé par la start-up, est considéré en Bretagne comme une algue invasive. Au sujet de l’autre espèce exploitée par Algolesko, la laminaire sucrée, Jean-Pierre Roullaud, de l’association Bretagne vivante-Quimperlé, précise : « Elle n’existe que sur de rares spots isolés dans la région et sa mise en monoculture industrielle peut engendrer une perturbation importante de l’écosystème. Lors de notre recours devant le tribunal, nous avons demandé, sans succès, une expérimentation préalable avec un suivi scientifique. On n’a pas le droit de jouer aux apprentis sorciers sur 200 hectares de domaine maritime public à moins d’un kilomètre des côtes. » (...)
En octobre dernier, la journaliste Catherine Le Gall a publié un livre-enquête au long cours intitulé L’Imposture océanique - Le pillage « écologique » des océans par les multinationales. Elle rappelle pour Mediapart que les velléités industrielles d’Algolesko sur le domaine maritime public s’opèrent dans un contexte de « ruée vers les océans ». « Les entreprises privées, ayant épuisé les ressources terrestres, dirigent désormais leur appétit sur un nouveau continent à exploiter : les mers. Et les algues attisent toutes les convoitises », ajoute Catherine Le Gall .
« Algolesko est un symbole de l’industrialisation du littoral, appuie le juriste Brieuc Le Roch. Nous réassistons à exactement la même dynamique qui a eu cours avec l’élevage industriel en Bretagne il y a une cinquantaine d’années ! »
Les associations locales et habitants du territoire de Moëlan-sur-Mer contactés par Mediapart ont tous sans exception fait part de leur surprise qu’un tel projet, unique en France, se soit vu si facilement concéder des pans impressionnants de domaine maritime public. (...)
En Finistère, c’est vraiment la guerre. Donc, forcément, cela pose question… »
Du treillis vert au business vert
La réponse à cette question se trouve peut-être du côté du président et fondateur d’Algolesko : Philippe Legorjus. Après être passé dans les rangs des commandos de la marine nationale, le boss d’Algolesko a été le patron du Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale (GIGN) de 1985 à 1989.
Le « super gendarme » est connu pour avoir été un acteur trouble du tristement célèbre massacre de la grotte d’Ouvéa (Nouvelle-Calédonie) en 1988. Il était à la tête du commando qui a donné l’assaut pour mettre fin à la prise d’otage de gendarmes par des indépendantistes kanak. Bilan de l’opération : 21 morts. (...)
Le commandant du GIGN a ensuite fondé, dans les années 1990, une des plus importantes sociétés d’intelligence économique française, Atlantic Intelligence, qui a œuvré pour Vivendi, Total ou Arcelor. Puis au début années 2010, Philippe Legorjus s’est reconverti dans le business écolo en lançant le groupe Vuelto, une société spécialisée dans le photovoltaïque, depuis mise en liquidation judiciaire.
En 2013, l’ex-militaire débarque dans le Finistère avec l’entreprise Algolesko : « Il y a une tradition marine dans ma famille, et lorsque j’ai pris retraite de mes activités anciennes, je me suis naturellement tourné vers la mer. »
« La première impression que donne Philippe Legorjus, c’est qu’il est très sûr de lui, témoigne Yannick*, un ancien salarié d’Algolesko. C’est une personne qui se vante d’avoir le bras long, Il ne parle pas du drame d’Ouvéa et présuppose que tout le monde connaît son parcours. Philippe Legorjus jouit d’une certaine aura chez les militaires. Un haut gradé est même venu un jour spécialement à Algolesko pour le saluer : il a toujours sa petite cour. »
« Philippe Legorjus m’a asséné que le projet se ferait malgré mon opposition car il avait des appuis, déclare pour sa part Marcel Le Pennec, l’opposant et ancien maire de Moëlan-sur-Mer. (...)
Fait rare, le préfet départemental de l’époque, Jean-Luc Videlaine, a tenu à signer lui-même, symboliquement, l’autorisation d’exploitation. Devenu aujourd’hui directeur de cabinet de la présidence de l’Assemblée nationale, Jean-Luc Videlaine est capitaine de frégate de réserve dans la marine nationale et a été en 2003 élevé au grade d’officier de la Légion d’honneur pour ses « 22 ans de services civils et militaires ».
Philippe Legorjus nous assure n’avoir rencontré que deux fois le préfet Videlaine, dans le cadre de la commission des cultures marines. Pour sa part, Jean-Luc Videlaine n’a pas voulu donner suite aux multiples sollicitations de Mediapart (...)
Une entreprise biberonnée aux aides
L’algoculture industrielle explose. La production d’algues marines dans le monde a triplé en 20 ans pour atteindre 33 millions de tonnes en 2018. En France, le secteur est encore balbutiant. Chaque année, 80 000 tonnes d’algues sont récoltées sur les rives ou au fond des mers françaises.
L’algoculture tricolore représente moins de 1 % de la production. Mais le marché s’avère radieux (...)
Depuis qu’Algolesko a réussi à faire main basse sur des centaines d’hectares de domaine maritime public, les fonds privés, comme publics, affluent. Pourtant, la petite entreprise ne compte qu’une douzaine de salariés et ne serait toujours pas bénéficiaire.
(...) « Philippe Legorjus a une capacité à ramener beaucoup de fonds alors que l’activité à Lesconil n’est pas rentable, affirme Yannick, l’ancien salarié d’Algolesko. Sur les concessions, il y a toute une infrastructure très dense avec un nombre incroyable de bouées, de cordons et de blocs de béton. Cela demande beaucoup de dépenses car le matériel s’arrache sans cesse à cause des vents : il y a une débauche de moyens pour finalement pas grand-chose. » (...)
Sous la houlette du socialiste Jean-Yves Le Drian, alors président du conseil régional de Bretagne, la région a adopté en 2012 un programme de développement de l’algoculture baptisé Breizh’Alg, afin d’« impulser une politique de développement du secteur ». (...)
En attendant, le projet d’algoculture en face de Moëlan-sur-Mer demeure toujours au point mort. Et si Algolesko avait bien prévu le potentiel financier de son projet, il n’avait pas appréhendé le caractère indomptable de la nature. Les premières bouées accrochées dans les concessions ont déjà toutes été arrachées par les puissants vents marins du Finistère.