Les 5 800 employés d’un centre de distribution d’Amazon à Bessemer (Alabama) ont jusqu’au 29 mars pour se prononcer par référendum sur la création d’un syndicat. Sur place, l’entreprise ne recule devant rien pour tuer dans l’œuf cette initiative inédite, porteuse d’espoir.
« Nous sommes là presque tous les jours, dès 3 heures du matin. Nous voulons être sûrs de ne louper personne », raconte le syndicaliste Michael Foster, alias « Big Mike ». « Là », c’est un carrefour sans histoire situé le long d’une voie rapide qui file dans la forêt d’Alabama, à l’extérieur de la ville tranquille de Bessemer, 27 000 âmes.
Depuis plusieurs mois, les membres du syndicat des travailleurs de la distribution RWDSU (Retail, Wholesale and Department Store Union) se relaient à ce croisement, qui mène au parking du gigantesque centre de distribution « BHM1 » d’Amazon, quelques dizaines de mètres plus loin.
Armés de pancartes, ils encouragent les 5 800 employés qui défilent en voiture toute la journée, à voter pour la création d’un syndicat dans le cadre du référendum interne en cours depuis début février. Ces derniers ont jusqu’au 29 mars pour remettre leur bulletin de vote. S’il voit le jour, ce syndicat serait le premier à naître au sein d’un entrepôt d’Amazon aux États-Unis, toutes les autres tentatives ayant échoué jusqu’à présent. (...)
Inquiète du risque de contagion syndicale parmi ses 800 000 employés aux États-Unis, l’entreprise a demandé aux autorités locales de raccourcir la durée du feu rouge au carrefour pour éviter que ses employés ne discutent trop longtemps avec les équipes de la RWDSU – Amazon assure que le changement a été fait pour éviter les embouteillages à la sortie du parking. « C’est la plus grosse campagne de l’histoire de notre syndicat », résume Stuart Appelbaum, le président de la RWDSU, fondée en 1937.
Ouvert en mars 2020 pour faire face au boom des commandes pendant la pandémie, le centre de distribution de Bessemer est une aubaine économique pour cette région du « Deep South » des États-Unis, pauvre et noire, scarifiée par le déclin de l’industrie et le manque de protections sociales hérité de l’esclavage. Rapidement, il est aussi devenu le symbole des dérives du système Amazon.
Face au refus de la direction d’augmenter ses employés, composés à 80 % d’Afro-Américains, en pleine pandémie, une poignée d’employés de « BHM1 » ont rencontré en secret les syndicalistes de la RWDSU l’été dernier pour leur demander de les aider à monter un syndicat. En décembre, quelque 2 000 employés avaient manifesté leur soutien au projet. Le référendum a démarré deux mois plus tard.
Depuis, la campagne bat son plein devant et derrière les murs du bâtiment, où quatre grandes banderoles « Vote » ont été installées sur la façade. Côté Amazon, un consultant anti-syndical a été recruté à prix d’or pour dissuader les employés de voter pour le syndicat – une pratique nommée union busting répandue dans les grandes entreprises américaines.
Toutes les semaines, les employés de l’entreprise doivent participer à des séances « d’information » dans lesquelles on leur parle des risques de la négociation collective. Des messages anti-syndicats sont aussi envoyés plusieurs fois par jour aux employés et ont même fait leur apparition dans les toilettes.
« Je n’ai jamais vu pareille agressivité de la part d’une entreprise », souligne Michael Foster, qui a participé à des campagnes similaires dans les usines de volaille. Amazon a également mis en place un site internet pour rappeler que ses employés étaient payés au moins 15 dollars de l’heure, soit le double du salaire minimum en vigueur en Alabama. (...)
Pour sa part, Perry Connelly, un employé de « BHM1 » impliqué dans la campagne, dénonce des conditions de travail « déshumanisantes ». Recruté par Amazon en avril, cet Afro-Américain de 58 ans est « water spider » (« araignée d’eau »), un employé chargé de s’assurer que les commandes sont réparties entre les différentes stations de travail pour être traitées. Rencontré dans le local syndical à Birmingham, la grande ville à côté de Bessemer, il évoque le système informatique « ToT » (« Time off Tasks »), qui mesure la productivité des employés. (...)
« Le chiffre du ToT monte quand on travaille moins. Les superviseurs viennent alors vous voir pour vous dire comment le baisser. Si le ToT monte à 2 heures sur une journée de travail de 10-11 heures, on s’expose à des mesures disciplinaires, voire à un licenciement », explique-t-il. Le problème : c’est qu’il augmente aussi quand les employés vont… aux toilettes. Il leur faut parfois de longues minutes de marche pour y arriver dans ce bâtiment bourré de tapis roulants automatiques et de robots, de la superficie de onze terrains de foot.
« Au rez-de-chaussée, il y a un seul urinoir et une cuvette. Il faut patienter si quelqu’un les utilise. Parfois, les toilettes ne marchent pas et il faut aller à un autre étage, ce qui augmente le ToT, dit-il. Ils nous surveillent en permanence. J’en suis au point où je suis à l’aise avec l’idée de me faire virer. » Amazon n’a pas répondu à nos demandes de commentaires.
Alors que la date butoir du 29 mars approche à grands pas, impossible de dire quelle sera l’issue du scrutin. La bataille de Bessemer, dans le cœur de la très républicaine et jadis ségréguée Alabama, est en tout cas suivie de très près par le monde économique, syndical et politique. Même Joe Biden y est allé de son mot de soutien, en déclarant début mars que « tout travailleur devrait avoir le choix, clair et équitable, de rejoindre un syndicat. Point à la ligne ».
pour Perry Connelly, le défi est de convaincre les jeunes employés d’Amazon, qui ont grandi dans une ère de diabolisation des syndicats héritée de la présidence Reagan. (...)
Quelle que soit l’issue du scrutin, les insurgés de Bessemer ont déjà remporté leur pari. « Je reçois des coups de fil de tout le pays de la part de travailleurs d’Amazon qui veulent de l’aide, indique Michael Foster. Le mouvement syndical est bien vivant. »