Crise pandémique et crise écologique ont plusieurs points communs, à commencer par le risque létal auquel elles exposent des millions de gens. Comment expliquer que le politique se mobilise face au virus, alors qu’il ignore les recommandations des scientifiques face au climat ?
Plusieurs perdront des êtres chers. Plusieurs souffriront d’anxiété. Travailleurs salariés et autonomes, petits commerçants et grandes entreprises, subiront une perte de revenus. Certains perdront leur travail, voire leur logement. La crise sanitaire engendrée par la pandémie de Covid-19 aura de tragiques conséquences pour de nombreuses personnes, en particulier les plus vulnérables de nos sociétés.
L’anxiété, les conséquences tragiques, la perte de revenus comptent également parmi les effets des changements climatiques. Pourquoi, alors que les risques posés par la crise écologique sont au moins aussi importants que ceux qui sont associés à l’actuelle crise sanitaire, observe-t-on une aussi grande différence dans la réponse politique apportée à chacune de ces crises ? (...)
Le coronavirus et le réchauffement climatique ont quatre points en commun : (a) le coût de l’inaction est immense, (b) la croissance des deux phénomènes est exponentielle, (c) la destruction du monde naturel est une des causes de la pandémie, comme de la détérioration du climat, et (d) dans les deux cas, la réponse à la crise implique une modification significative des modes de vie, de l’organisation du travail et de l’économie. Ces connexions invitent à penser les deux problèmes ensemble.
Cette analyse vise à éclairer ce que la réponse politique à la pandémie de Covid-19 peut nous enseigner pour la lutte climatique. En examinant ces points communs ainsi que les contrastes économiques, psychologiques et politiques entre les crises, il est possible de déduire une structure argumentative en faveur de l’action climatique à partir de la réponse de nombreux pays industrialisés à la crise sanitaire. (...)
Les formes d’action appelées par ces deux crises diffèrent toutefois sous d’importants aspects. La réponse à la crise sanitaire renvoie en première instance à l’imposition du confinement et à la préparation des systèmes de santé ; dans un deuxième temps, des plans complexes de relance économique devront être proposés. Face aux changements climatiques, l’action est complexe d’entrée de jeu. Ne serait-ce que sur le plan national, il est question de mettre un large éventail de mesures incluant, entre autres, la transition énergétique, l’efficience énergétique, la rénovation des bâtiments, la tarification du carbone, des standards sur le méthane et sur les émissions automobiles, des subventions pour l’électrification des transports, et la fin des subventions aux énergies fossiles. (...)
Il demeure que, pour se sortir de la pandémie comme pour naviguer à travers la crise climatique, la capacité d’action publique dépend de plus en plus de la reconnaissance par le politique (i) des sources de connaissances scientifiques et (ii) de l’évaluation des mesures économiques et sociales qui répondent de manière optimale à ces problèmes. Dans le cas de la crise sanitaire actuelle, on observe – à quelques exceptions près, au sujet du confinement – une concordance entre les réponses politiques et les recommandations des experts en santé publique et en épidémiologie. Dans le cas de la crise climatique, en revanche, les politiques concrètes au niveau mondial accusent encore un retard sur les recommandations des experts en la matière, toutes disciplines confondues. (...)
Le niveau d’accumulation et de validation de résultats scientifiques auquel est parvenue l’étude des changements climatiques est sans commune mesure avec celui qui sert aujourd’hui de guide dans la lutte contre la pandémie. Les causes du changement climatique, ainsi que les objectifs généraux à atteindre pour les atténuer (réduction des émissions et seuil des 1,5˚C) font l’objet d’un des consensus scientifiques les plus solides et les mieux établis, au sein d’une communauté scientifique qui figure elle-même parmi les mieux structurées et les plus transparentes. Ces remarques ne visent pas, bien entendu, à mettre en cause la communauté des médecins et épidémiologistes qui tente vaillamment d’établir un consensus au milieu d’une crise mondiale, au moyen de données incomplètes. Le temps manque pour que la réponse au Covid-19 puisse se fonder sur des connaissances scientifiques aussi rigoureuses.
Le contraste est donc frappant : nous avons bien assez de connaissances pour agir fermement et résolument dans le domaine du climat. On peut dès lors s’interroger sur la lenteur des réponses politiques apportées aux changements climatiques. (...)
Pourquoi le politique se mobilise-il de façon si impressionnante face au Covid-19 alors que face aux changements climatiques son inertie est manifeste ?
Expliquer l’action et l’inaction
Pour expliquer cette différence, les hypothèses les plus évidentes sont à chercher du côté de l’économie, de la psychologie et de la coordination politique et sociale. (...)
Contrairement à l’inaction climatique, la pandémie actuelle de Covid-19 ne bénéficie quasiment à personne. (...)
L’immédiateté des effets et la simplicité causale du virus expliquent que les personnes internalisent plus facilement les risques qu’il pose. Dans le cas des changements climatiques, selon un rapport de l’Association américaine de Psychologie, la relation de ces changements avec la souffrance étant plus indirecte et lointaine, les individus ont tendance à sous-estimer les risques réels qui y sont associés (...)
Jusqu’à récemment, l’inaction avait peu d’effets visibles. Si ces effets – inondations, feux de forêts, canicules, disparition des régions côtières, etc. – deviennent de plus en plus visibles et difficiles à ignorer, leurs victimes peinent encore à les rapporter aux changements climatiques.
C’est aussi que le coronavirus tue peu importe le pays, même s’il affecte disproportionnellement les individus les plus vulnérables et que les taux de mortalité varient selon le degré de préparation et de réactivité des gouvernements. Jusqu’à présent, au contraire, les victimes de la crise climatique sont surtout les populations affectées par la sécheresse et les pénuries agricoles, la montée des eaux, le manque d’eau et les conflits armés. Cela est en train de changer : les feux de forêts dévastent aujourd’hui la Californie, la Russie, l’Australie. Les canicules frappent l’Europe. Les inondations coûtent cher aux Canadiens. Miami sombre lentement, New York sera un jour sous l’eau. Mais là encore, les causes de ces catastrophes sont difficilement saisissables par ceux qu’elles affectent. C’est aussi pourquoi la communication politique et sociale sur les changements climatiques est si importante (...)
Enfin, l’idée même de croissance exponentielle est difficile à saisir pour l’esprit humain (...),que ce soit d’ailleurs celle du nombre de cas de coronavirus, ou celle des impacts des changements climatiques. (...)
Que nous apprend la pandémie globale ? Que les choses semblent aller bien, jusqu’à ce qu’elles n’aillent plus.
La croissance des processus associés aux changements climatiques, en particulier une économie intensive en carbone et destructrice des milieux naturels, est elle aussi exponentielle. (...)
Dans quelques années, sans actions aussi fortes aujourd’hui que celles que les gouvernements mettent en œuvre contre le coronavirus, ces bouleversements nous dépasseront. Et il sera trop tard.
Un troisième contraste concerne la coordination politique et sociale globale de la réponse respective à ces deux crises. À première vue, on peut penser qu’une des grandes différences susceptibles d’expliquer que les gouvernements se mobilisent rapidement face au virus alors qu’ils sont si peu réactifs face aux changements climatiques est que des réponses nationales non cordonnées sont possibles et efficaces face au coronavirus, mais pas contre les changements climatiques, qui exigent d’eux une action internationale coordonnée. Cette idée appelle toutefois trois nuances. D’abord, la lutte contre les changements climatiques requiert la collaboration des acteurs majeurs en premier lieu : les membres du G20, qui représentent 85 % du PIB mondial et sont responsables de 80 % des émissions. Ensuite, une telle coordination ne prendrait plus aujourd’hui la forme d’un dilemme du prisonnier (où être parmi les premiers à agir créerait un désavantage concurrentiel). Les pays ont désormais un incitatif économique à agir seuls, car il est devenu rentable d’agir pour le climat. Enfin, bien que des actions non-coordonnées contribuent à la lutte contre la pandémie, la coopération internationale demeure importante, notamment pour permettre un accès équitable à un futur vaccin (...)
Sur le plan individuel, cependant, une autre différence se fait jour. La Covid-19 met en jeu la solidarité sur laquelle reposent plusieurs systèmes de santé nationaux : la prise en compte individuelle de la prévention est requise pour que le nombre de cas d’infection ne dépasse pas la capacité du système. Dans le cas des changements climatiques, sachant que ceux qui ont le plus de moyens seront à court terme les moins touchés, une telle solidarité est loin d’être aussi répandue. Cela dit, les plus fortunés – notamment aux États-Unis – étant de plus en plus affectés, il n’est pas impossible qu’on observe une plus grande convergence sociale dans le futur. Peut-être celle-ci sera nourrie par l’expérience collective de la crise sanitaire actuelle. (...)
La destruction de la nature et les pandémies
Sous prétexte de stimuler l’économie mise en péril par la crise sanitaire, plusieurs acteurs économiques et politiques entreprennent de suspendre, d’assouplir ou de supprimer différentes réglementations environnementales. (...)
Ironie de l’histoire, l’actuelle pandémie pourrait bien fournir une raison d’agir pour l’environnement et contre les changements climatiques. Des mesures contre la crise écologique en cours permettraient en effet d’empêcher le surgissement de futures pandémies. Plusieurs études ont montré que les éclosions de plus en plus fréquentes de maladies sont liées aux changements climatiques, à la perte de la biodiversité et à la destruction des milieux naturels, et que cette dernière exacerbe les risques de pandémie de maladies zoonotiques (qui se transmettent des animaux aux humains) (Scott 2020). La Covid-19 en fait partie (...)
La lutte écologique peut donc directement contribuer à éviter que des pandémies comme le coronavirus se produisent. C’est pour cette raison que les solutions à la crise écologique mondiale ne passent pas seulement par des solutions technologiques de transition énergétique, mais aussi par la protection, la conservation et la réparation des milieux naturels. C’est une des leçons que l’on peut tirer de la présente pandémie.