Le « Rapport Meadows » a 50 ans. Sa réédition, publiée le 3 mars, reste critique : notre monde basé sur la croissance court à sa perte. L’effondrement est une réalité, précise dans cet entretien le chercheur émérite Dennis Meadows, coauteur du texte. Pour lui, « vivre avec moins » est primordial.
Il créa un grand retentissement dans le monde. Il est même souvent considéré comme l’un des monuments de l’écologie politique. Pourtant, les idées du novateur rapport de 1972 Les Limites à la croissance, plus connu sous le nom de « Rapport Meadows », ou « Rapport au Club de Rome » [1], n’ont pas été reprises, ou très peu, par les dirigeants. Il démontrait pour la première fois [2] que l’économie ne pouvait continuer à croître indéfiniment dans un monde fini.
Depuis, les brillants chercheurs à l’origine de ce rapport — dont sa compagne Donella H. Meadows — l’ont plusieurs fois actualisé. Sa dernière version, Les Limites à la croissance (dans un monde fini) (éd. Rue de l’échiquier), paraît le 3 mars dans les librairies. À l’occasion du cinquantième anniversaire de la publication du rapport originel, Reporterre s’est entretenu avec l’un de ses auteurs, Dennis Meadows. Le professeur émérite à l’université du New Hampshire avait 30 ans à l’époque où il a coécrit ce document. Il en a aujourd’hui 79. Entre-temps, le scientifique a donné bien des conférences, rédigé de nombreux livres, reçu d’innombrables prix. Sa conviction que le modèle occidental courait à sa perte, tout comme sa défense d’une sortie planifiée de la surabondance, n’ont jamais failli. (...)
Dennis Meadows — Le terme « effondrement » est un mot très simple, qui a sûrement une signification différente en français et en anglais. Le monde est bien plus complexe que cela. Certaines sociétés, par exemple au Sahel, sont déjà engagées dans un processus d’effondrement. D’un autre côté, d’autres régions et peuples ne connaîtront probablement pas de grands changements dans les prochaines décennies. Pour autant que nous sachions, le déclin promet d’être plutôt graduel, avec une dégradation progressive de nos ressources naturelles, une pollution progressive de notre eau, etc.
Cela étant dit, en 1972 nous avions encore une chance de ralentir ce processus, du moins théoriquement, et de garder la démographie et la consommation à des niveaux soutenables. Ce n’est plus possible. Nous sommes déjà bien au-dessus de ces limites. D’une manière ou d’une autre, les caractéristiques physiques de notre société vont décliner.
Je me demande souvent si les empereurs romains pensaient qu’ils vivaient un effondrement. Notre empire occidental et néolibéral suit simplement le cycle de vie qui a prédominé au cours des dernières dizaines de milliers d’années. Je ne comprends pas vraiment pourquoi nous imaginons que notre société devrait vivre perpétuellement, et que nous devrions désespérément éviter de la perdre. Depuis que je suis à la retraite, je lis des ouvrages d’histoire sur l’ascension et la chute des civilisations. (...)
Le déclin de ma civilisation me rend triste, mais c’est dans l’ordre des choses. (...)
À quoi pouvons-nous nous attendre ?
Ce déclin devrait avoir de nombreuses conséquences sociales et politiques. La croissance, la perspective que tout le monde aura davantage, constitue le fondement du consensus politique dans les démocraties occidentales. C’est moins le cas dans une dictature, où une grande partie des décisions est prise au sommet de l’État. (...)
Nos gouvernements vont devoir faire avec une population dont la majorité ne sera plus en accord avec ce qui sera proposé. On observe déjà cela aujourd’hui. (...)
Il suffit de regarder les démocraties occidentales. Ce n’est un secret pour personne que l’on assiste aujourd’hui à une envolée du populisme et des gouvernements autoritaires, y compris dans mon pays, les États-Unis. En politique, un seul facteur ne peut jamais tout expliquer. Mais les limites physiques ont déjà commencé à réduire la capacité à générer de la vraie richesse. (...)
Comment limiter la casse ?
Nous devons faire en sorte que ce déclin se passe de manière paisible, équitable et graduelle. Si nous ne le faisons pas, cela revient à laisser la planète le faire pour nous, et cela promet d’être bien plus destructeur.
Je suis frappé par l’incapacité des gens à imaginer un monde avec moins. (...)
Il y a deux manières d’être heureux : avoir plus, ou vouloir moins. Nous devons déterminer comment vouloir moins. Cela pose tout un tas de problèmes techniques, en particulier en France, où le système de Sécurité sociale dépend de la productivité d’un grand nombre de personnes. Si nous commencions à comprendre ces choses, cela nous donnerait des options pour limiter la casse. (...)
Il est impossible de comprendre le débat sur les limites à la croissance sans réaliser à quel point celle-ci est bénéfique à court terme aux pouvoirs en place. Cela leur donne de la puissance politique et de la richesse financière. Lorsque quelqu’un propose une alternative, ils pensent donc instinctivement que cela leur fera perdre leur pouvoir et leur richesse. Et bien évidemment, ils y résistent. (...)
Un jour, l’un d’entre eux m’a dit : « Vous m’avez convaincu de ce que je dois faire. Maintenant, vous devez m’expliquer comment je peux être réélu si je le fais. »
Et, bien sûr, il y a le problème des économistes, notamment aux États-Unis, qui ont construit toute leur carrière sur la notion de croissance infinie. Remettre cela en question reviendrait à dire que leur science est fausse, ou du moins bardée de défauts. Nos élites ont passé leur vie à concevoir la croissance comme la solution à tous les problèmes. (...)
Je trouve que le changement climatique est une métaphore parfaite de la difficulté à laquelle nous faisons face : même si de plus en plus de personnes sont conscientes de sa réalité, les émissions de gaz à effet de serre augmentent malgré tout. De la même manière, les gens commencent à comprendre que la croissance démographique est un souci, tout comme la pollution des océans, et pourtant nous ne faisons rien pour y mettre fin. (...)
Le vrai problème, c’est l’excès de croissance physique dans un monde fini. Des symptômes de stress commencent alors à apparaître. Le changement climatique en est un, l’érosion des sols et la pollution des océans en sont d’autres. Bien sûr, il est utile d’essayer de résoudre le changement climatique. Mais cela revient à donner une aspirine à un ami qui a des maux de tête, alors qu’il a un cancer. C’est utile, mais on ne peut imaginer que cela le guérisse. Même si nous pouvions magiquement arrêter le changement climatique, cela ne résoudrait pas le problème. Il y aurait toujours de la croissance, et les symptômes de stress se manifesteraient d’une autre manière. (...)
Même si le travail de Greta Thunberg suscite de l’attention, ce sont les problèmes locaux, comme les sécheresses, le bruit, la déforestation ou les inondations qui incitent les gens à l’action. Je ne vois pas la possibilité de créer un mouvement écologique global. (...)