En un an d’application du Nationality and Borders Act, adopté au Royaume-Uni en juin 2022, les procès criminalisant les passages par canots de la Manche se sont multipliés. De plus en plus d’exilés sont accusés "d’entrée illégale", ou de "facilitation" de ces entrées en étant considérés comme "pilotes" des small boats. Les condamnations s’enchaînent, tandis que des chercheurs et activistes s’organisent pour compiler les données de cette "nouvelle phase de criminalisation".
"Vous vous êtes mis en danger, ainsi que les autres, et avez obligé les garde-côtes à consacrer un temps et des ressources considérables pour venir vous secourir". Ces mots sont ceux d’un juge, face à un migrant soudanais comparaissant pour "entrée illégale". Ils sont rapportés par l’activiste et observateur des droits humains Benny Hunter, qui raconte une série d’audiences à la cour de Canterbury, dans un article paru mardi 11 juillet sur le site du média openDemocracy.
Il y a un an, le 28 juin 2022, le Nationality and Borders Act (NABA) est venu amender et renforcer un texte de loi datant de 1971, criminalisant l’entrée illégale sur le territoire britannique. Depuis lors, les procès se multiplient pour juger les personnes migrantes arrivées illégalement ou ayant "facilité" l’arrivée d’autres personnes en pilotant le canot dans lequel elles ont traversé la Manche. (...)
Pour qu’une personne soit accusée du motif, bien plus grave aux yeux de la loi, d’avoir piloté un small boat (article 25 de la loi), il suffit d’avoir été identifié comme ayant eu "la main sur la barre du canot, même temporairement", rappelle Victoria Taylor, doctorante au Centre de Criminologie de l’Université de droit d’Oxford et membre du laboratoire de recherche Border Criminologies. Celle-ci a écrit un article universitaire, paru en juin, détaillant les logiques à l’œuvre.
Photographies de drones et témoignages de passagers (...)
Dans au moins une des affaires observée au tribunal par le réseau de chercheurs dont elle fait partie, "la simple "proximité" de la barre du canot a été suffisante pour justifier l’inculpation". Et ce, malgré les dénégations du prévenu.
Dès le centre de Manston, les personnes sont placées en garde-à-vue et interrogées, puis "comparaissent généralement devant le tribunal de première instance le lendemain", détaille la doctorante. Résultat : "l’ensemble du processus, de la mer à la prison, prend moins de 48 heures".
Certains prévenus sont même jugés en visio-conférence, constate l’observateur des droits Benny Hunter. En juillet, celui-ci a par exemple assisté au procès d’un jeune Soudanais de 16 ans, jugé depuis un centre de rétention.
"Une personne arrêtée tous les cinq ou six bateaux" (...)
"Nouvelle phase de criminalisation"
Au début des procès et en l’absence de directives officielles claires, les magistrats gardaient de la souplesse dans les condamnations, avec des amendes ou du sursis. Mais au fil des mois, des peines plus sévères sont apparues. A l’heure actuelle, toujours selon les observations du réseau de chercheurs Border Criminologies, la majorité des condamnés "reçoit des peines privatives de liberté allant de 9 à 12 mois, dont la moitié effectuée en prison".
La loi britannique de 1971 permettait déjà ce type de condamnations sévères. (...)
Mais le NABA a élargi les motifs de condamnations - par exemple, en créant la notion d’entrée "sans autorisation d’entrée valable" -, provoquant une intensification des procès. Ce qui fait dire à la chercheuse Victoria Taylor que ce n’est que le "début" d’une "nouvelle phase de criminalisation" qui se déroule dans les tribunaux britanniques, en particulier dans le comté du Kent.
Peines alourdies
En outre, le NABA a allongé les peines maximales encourues. (...)
Cette voie prise par les autorités britanniques n’est pas sans rappeler celle appliquée - à un degré supérieur, pour le moment - par la Grèce. Régulièrement, des exilés sont condamnés à des peines de prison dépassant la centaine d’années ; bien qu’en pratique, le temps passé derrière les barreaux soit limité à 20 ans dans la législation grecque.Cette voie prise par les autorités britanniques n’est pas sans rappeler celle appliquée - à un degré supérieur, pour le moment - par la Grèce. Régulièrement, des exilés sont condamnés à des peines de prison dépassant la centaine d’années ; bien qu’en pratique, le temps passé derrière les barreaux soit limité à 20 ans dans la législation grecque.