Bandeau
Marie-Claude Saliceti
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
Reporterre
Dans les Écrins, la fonte du glacier condamne un refuge historique
Article mis en ligne le 6 août 2021

Le refuge de la Pilatte, dans les Alpes, subit de plein fouet le dérèglement climatique. Déstabilisé par la fonte d’un glacier, il s’est fissuré au point de devoir fermer ses portes. D’autres camps de base historiques de l’alpinisme pourraient connaître le même sort.

« Vous êtes écolo ? Allez donc voir le refuge de la Pilatte, c’est l’un des premiers fermés à cause du réchauffement climatique. » Dans le village de la Bérarde, situé aux portes du parc national des Écrins, dans les Alpes, la rumeur s’est vite répandue. Depuis le début du mois de juin, le refuge de la Pilatte, perché à 2 577 mètres d’altitude, n’accueille plus les randonneurs et alpinistes : il a été fissuré par un mouvement de terrain, causé par le retrait du glacier éponyme. Cela faisait déjà plusieurs années que le bâtiment commençait à se fendre, et il s’avère aujourd’hui trop abîmé pour recevoir du public. « La dalle s’affaisse, le faîtage s’écarte et l’eau s’infiltre. C’était trop dangereux de l’ouvrir », explique Maria Isabel Le Meur, directrice adjointe de la Fédération française des clubs alpins et de montagne (FFCAM), propriétaire du refuge.

À la sortie du village, un écriteau placardé au début du sentier bordé de fleurs sauvages prévient les randonneurs de cette fermeture, sans toutefois interdire totalement l’accès au site. Alors, beaucoup débutent l’ascension, cheminant le long de la rivière du Vénéon, dont les flots furieux sont gonflés par la fonte des glaciers. (...)

Il faut s’approcher de l’édifice pour comprendre l’ampleur des dégâts. Une longue fissure de plusieurs centimètres lézarde sa façade. Une mousse jaunâtre colmate un peu les brèches, tel un vain pansement contre l’humidité. Une fenêtre manque de s’effondrer. (...)

« Le refuge est construit sur un promontoire granitique qui lui sert de socle, explique Maria Isabel Le Meur. Il est à cheval sur une partie stable et un bloc d’environ 400 000 m3 qui s’appuie sur le glacier. Depuis le XIXe siècle, le glacier a reculé de 2 kilomètres et perdu 100 mètres d’épaisseur. Le gros bloc ne bute plus dessus, déstabilisant tout l’ensemble. » (...)

Cette fissure ne date pas d’hier et le refuge était surveillé depuis longtemps par les scientifiques, notamment les membres du laboratoire Environnements, dynamiques et territoires de montagne (Edytem), de l’université Savoie Mont-Blanc, à Chambéry. « Il y a eu une accélération des mouvements de la roche entre 2005 et 2008. Mais cette année, les amplitudes ont été plus brutales et bien supérieures à celles constatées précédemment », poursuit Maria Isabel Le Meur.

Est-ce vraiment la faute du réchauffement climatique ? Jean-Marc Vengeon, guide professionnel à la Bérarde, semble circonspect : « On ne sait pas encore, j’attends les résultats des études géologiques en cours. Même si c’est vrai que nous, nous voyons la montagne changer à toute allure. C’est gênant à certains endroits, un peu moins à d’autres. De toute façon, faire de l’alpinisme, c’est s’adapter aux évolutions du terrain. » Pour pallier le recul du glacier et sécuriser la zone, les guides ont installé des mains courantes en fer le long du sentier, qui aujourd’hui ne sont plus suffisantes. (...)

Un territoire très sensible

Les conséquences du changement climatique sont aujourd’hui bien documentées dans les Alpes, qui se réchauffent 2 à 3 fois plus vite que le reste du globe. (...)

la Pilatte n’est pas le premier refuge à fermer ses portes en raison du changement climatique. Ludovic Ravanel se souvient de celui des Cosmiques, situé à 3 613 mètres sur le glacier du col du Midi, à Chamonix, qui a été fermé en 1998. À l’époque, une dalle de 600 m3 s’était écroulée, déstabilisant le bâtiment et nécessitant d’importants travaux de consolidation. « C’était à la fois dû au retrait du glacier du Géant et à la dégradation du pergélisol, qui n’était plus suffisamment cohérent pour maintenir la dalle », précise le chercheur.

Sur le flanc est du refuge de la Pilatte, une petite cabane en bois a été cerclée de câbles en fer. Côté précipice, quelques poteaux soutiennent les murs. L’édifice semble fragile, en apparence seulement. Construit en 1924, il a résisté aux assauts du temps et demeure constamment ouvert pour accueillir les randonneurs en détresse. (...)