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Marie-Claude Saliceti
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Reporterre
Dans les Cévennes, les oiseaux disparaissent avec les bergers
Article mis en ligne le 21 juillet 2021

Activités humaines et biodiversité ne sont pas incompatibles. Les oiseaux de milieux ouverts le démontrent bien : ils disparaissent en même temps que le pastoralisme, et sont aussi victimes de l’intensification de l’agriculture. Pour comprendre, Reporterre est parti arpenter les pelouses steppiques du parc national des Cévennes.

« Autrefois ces paysages pastoraux étaient vus comme des écosystèmes dégradés, raconte notre guide du jour, Jocelyn Fonderflick, responsable faune du parc national des Cévennes. Notre regard de naturalistes a changé. » Ce sont ces paysages qui sont désormais inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco, et protégés par le parc national des Cévennes. Car ils disparaissent peu à peu, ainsi que leurs habitants.

Nous sommes ici dans un haut lieu de rendez-vous des passionnés d’oiseaux. (...)

Ces oiseaux de milieux ouverts sont des espèces protégées. Une bonne partie d’entre eux étant des migrateurs, ces mois d’été sont donc les derniers pour les observer avant qu’ils ne s’envolent vers des contrées plus chaudes pour l’hiver. (...)

Le déclin des oiseaux de milieux ouverts

Tout en parlant, Jocelyn Fonderflick tend l’oreille. En fond sonore, l’alouette des champs (Alauda arvensis) domine. « Elle niche au sol, elle aime les strates herbacées [1]denses et les lisières forestières », explique-t-il. C’est la moins originale des protagonistes du jour. On la retrouve quasiment partout en France et, comme son nom l’indique, elle habite les espaces ouverts cultivés. Elle est pourtant protégée, car ses effectifs diminuent.

Puis, il s’interrompt au son d’une autre mélodie. Il sort ses jumelles et les pointe sur un églantier où est perché un traquet motteux (Oenanthe oenanthe). Le mâle a l’œil élégamment souligné de noir, ainsi que le bord des ailes. « Il va chercher sa nourriture au sol ; pour chasser, il a besoin de parcelles de sol nu, décrit Jocelyn Fonderflick. On le voit toujours dans des milieux très ouverts, comme les estives dans les zones de montagne. » Il est considéré comme quasi menacé en France, avec une population en déclin. (...)

Puis c’est au tour du bruant ortolan — encore un qui passe l’hiver en Afrique — de se manifester brièvement par quelques notes aiguës, sans que nous puissions l’observer. Pas étonnant : il est très rare, classé comme étant en danger sur la liste rouge des espèces menacées en France. « C’est l’un des passereaux qui a le plus régressé à l’échelle européenne ; les grands causses abritent l’un des noyaux forts de la population française », explique le naturaliste. (...)

si le regard surplombant laisse penser que les pelouses à nos pieds sont un tapis vert uniforme, une attention aux détails laisse apparaître une alternance de rocailles, de sol nu et de touffes d’herbe et de graminées telles que la carex, la fétuque ovine, le brome ou la stipe pennée. Cistes, euphorbes et chardons y fleurissent également. C’est ce que Jocelyn Fonderflick appelle dans son langage scientifique une « strate herbacée rase et discontinue ». Ou une « pelouse écorchée », pour les poètes.

Le nez au ras du sol, nous voyons les criquets, sauterelles et autres orthoptères qui y sautillent de brin en brin. « Certains d’entre eux sont aussi rares et menacés », note notre guide. Dès qu’ils sortent de leur cachette herbeuse pour les zones de sol terreux, leurs prédateurs ailés peuvent les repérer plus facilement. Le naturaliste est ainsi convaincu que cette diversité dans la couverture du sol, cette « mosaïque fine » dessinée par les pelouses à caractère steppique, est indispensable aux oiseaux qui s’y nourrissent. (...)

Sur un pan de colline, les rocailles ont disparu au profit d’un champ cultivé. Devant nous, une clôture autrefois absente délimite le bord de route. « Les anciens racontent qu’à la création du parc, dans les années 1970, on pouvait traverser le Causse à cheval sans rencontrer la moindre clôture », assure encore le naturaliste. (...)

« Les éleveurs aspirent à autre chose que de garder les brebis de 6 h à 23 h »

Autant de marques d’une « vraie révolution sociale » dans l’agriculture, estime Julien Buchert, responsable agropastoralisme du parc. « Ces trente à quarante dernières années, on a remplacé les humains par les tracteurs. » Les zones cultivées se sont faites plus nombreuses, alors que les éleveurs sortaient de moins en moins leurs animaux. « Depuis vingt ans, il existe les broyeurs à cailloux, qui permettent de mettre en culture des sols très peu fertiles. »

Même si, sur le Causse, le pastoralisme reste important et que la plupart des bêtes sont dehors de mai à novembre, peu à peu, les agriculteurs ont fait le choix du fourrage. « Il y a de moins en moins d’agriculteurs et de main-d’œuvre disponible. Avant, il y avait la mamie ou le tonton qui gardait les brebis. Le plus efficace maintenant pour les éleveurs est de faire du stock. Ils peuvent distribuer du foin le week-end pour être avec leur famille. Ils aspirent à autre chose que de garder les brebis de 6 h à 23 h. » (...)

Les clôtures permettent aussi de laisser les animaux seuls dehors. Mais sans berger pour les guider, leur pâturage perd en efficacité. (...)

l’élevage des ovins viande est aussi sur la même pente. (...)

« Les activités humaines structurent le paysage », insiste Jocelyn Fonderflick. Cela fait des années qu’il s’attache à démontrer le lien, protocoles et articles scientifiques à l’appui, entre pastoralisme et biodiversité des milieux ouverts. (...)

Des travaux qui justifient les politiques du parc national qui, depuis de nombreuses années, tente de convaincre les éleveurs de revenir à des pratiques plus pastorales, afin de préserver les multiples espèces dépendantes de ce paysage et dont les oiseaux ne sont que la partie la plus visible. « Certains orthoptères endémiques ou des papillons dépendant de ces pelouses ont aussi fortement régressé », souligne le scientifique. (...)

« Le pâturage des animaux sauvages a été remplacé par celui des animaux domestiques »

Mais si les activités humaines sont facteur de biodiversité, les oiseaux de milieux ouverts ont également d’autres alliés. Se promenant nonchalamment dans les valons pierreux du parc, une trentaine de chevaux de Przewalski façonnent eux aussi leur territoire depuis trente ans. Ils se reproduisent, se nourrissent et vivent comme bon leur semble au sein du parc de 400 hectares qui leur est dédié. « C’est l’un des plus beaux paysages du Causse », s’enthousiasme Jocelyn Fonderflick.

Les chercheurs ont donc voulu savoir comment les chevaux avaient influé sur les pelouses. Et, bonne nouvelle pour nos passereaux en voie de disparition, « on observe plus de richesse en matière de biodiversité dans les zones pâturées par les chevaux », indique Laurent Tatin, responsable scientifique de l’association Takh, qui préserve ces chevaux typiques des milieux steppiques, dont certains sont réintroduits en Mongolie, leur terre d’origine. (...)

Ainsi, il se pourrait que les grands herbivores aient précédé les humains sur les grands causses. « Le pâturage des animaux sauvages a été remplacé par celui des animaux domestiques en plus grand nombre », suppose Jocelyn Fonderflick. Pas question pour autant, pour ces deux scientifiques, d’opposer ici le domestique et le sauvage. (...)