Tout autant que les autres services médicaux, l’hôpital psychiatrique est à l’agonie depuis des années. Il n’a pas non plus été épargné par le Covid-19. Pourtant, tout au long de la crise sanitaire, il est resté cantonné au silence. Pire, les murs de l’asile n’attendaient que cet épisode pour se redresser, condamnant les patients à encore plus d’enfermement dans l’enfermement.
Les grands oubliés de la crise sanitaire
On le sait, la psychiatrie a toujours été le parent pauvre du système de santé. Et la crise sanitaire n’a fait qu’accentuer ce constat. Très vite, le secteur a dû s’adapter au confinement général. Les CMP (centres médico-psychologiques) [1] de quartier ont drastiquement réduit la voilure, privilégiant les téléconsultations, tandis que les hôpitaux psychiatriques se sont partiellement vidés, laissant des milliers de personnes sur le carreau ou à la rue, en rupture de soin et parfois sans traitement. Mathieu m’a confié que dans son établissement, « une bonne moitié des patients a quitté la clinique au début du confinement, par peur de choper le virus ou d’être confinés à l’intérieur. Mais il y a aussi ceux, parfois en grande fragilité, qu’on a poussés vers la sortie pour qu’il y ait le moins possible de chambres doubles ».
Dans d’autres structures, les services ont été réorganisés pour créer des « unités Covid », ce qui a parfois provoqué une surpopulation et une absence d’intimité terribles pour les patients, comme le confiait à Mediapart une infirmière d’un hôpital psychiatrique du Sud-Ouest : « Des chambres de deux sont passées à quatre ou cinq occupants, avec les WC à partager et 1,5 mètre d’espace entre chaque lit. Le tout sans salle commune d’activité. [2] » La chambre d’ » isolement thérapeutique », sa froideur et son matériel de contention, devenait alors le seul espace d’intimité.
La pénurie de masques et de matériel n’a pas épargné la psychiatrie. (...)
Aux Quatre Saisons, les patients n’ont donc pas de masque et les infirmières n’en portent qu’à la distribution des médicaments. Personne n’est testé. Quelques semaines après le début du confinement, plusieurs patients, ainsi que des membres du personnel médical, seront infectés par le coronavirus. Pour faire face à la pénurie de matériel de protection, certains soignants s’organisent alors en mode « système D », comme à l’hôpital psychiatrique marseillais de Valvert où des infirmières récupèrent des blouses données par un fabricant de marrons glacés et un lot de masques Ikea.
Avec la crise sanitaire, la peur de la contamination change de camp : les soignants n’ont plus peur d’être contaminés par la « maladie mentale » et la folie, ils craignent de contaminer les patients, dont certains sont très fragiles [3]. Autre appréhension : si les places en réanimation venaient à manquer, la vie d’une personne en psychiatrie vaudrait moins que celle d’une personne considérée comme saine d’esprit, rentable, réhabilitable.
Les pratiques alternatives mises à mal
Dans les pratiques du quotidien, la crise sanitaire a un double effet sur les établissements psychiatriques : elle enferme toujours plus les patients qui y sont hospitalisés tout en condamnant la minorité de soignants qui essayent de travailler différemment à bafouer leurs convictions. En une semaine, ces structures deviennent un véritable enfer [4] pour ceux et celles qui y sont confiné.es : salles communes fermées, temps collectifs et activités suspendus, permissions pour des retours à domicile annulées, promenades et visites interdites.
Certains établissements bénéficiant de parcs privatifs accorderont aux patients quelques sorties surveillées pour leur permettre de « prendre l’air ». Mais à la clinique des Quatre Saisons, il n’y a que le bitume du parking qui entoure le bâtiment (...)
En dehors des promenades, les sorties à l’extérieur et les retours à domicile sont un repère pour de nombreux patients admis en régime ouvert et permettent à certains de mieux supporter l’hospitalisation. Le confinement les a privés de cette précieuse béquille (...)
Par ailleurs, tout ce qui concourt à créer un peu de lien avec l’extérieur est anéanti en quelques jours. (...)
Le grand renfermement
Par temps de confinement, les établissements psychiatriques décrètent donc le grand renfermement : l’isolement psychiatrique se confond avec le confinement sanitaire. Le psychiatre Mathieu Bellahsen va même plus loin pour décrire ce nouvel ordre psychiatrique covidien : « Nous ne parlons plus de barrières, nous parlons au mieux de prison, au pire d’un camp : le registre de l’exception se déploie sans vergogne sous prétexte sanitaire. [5] »
« Protéger, ce n’est pas s’arroger tous les pouvoirs », met en garde une infirmière de l’hôpital de Valvert [6]. Pourtant, lors de ces longues semaines de confinement, les actes de maltraitance se sont multipliés derrière les murs opaques de la psychiatrie. Un protocole de quarantaine y a été mis en place pour isoler toute personne admise pendant le confinement. Le patient, qui arrive en souffrance, sera donc enfermé pendant plusieurs jours à son arrivée. « J’ai croisé un type que je ne connaissais pas dans les couloirs, me raconte Mathieu. Il m’a expliqué que ça faisait deux semaines qu’il était hospitalisé à la clinique. Pendant tout ce temps il était seul, dans sa chambre, attendant d’être parmi les autres. »
Concernant les patients contaminés par le coronavirus à l’intérieur, la panique pousse certains soignants à prendre des décisions arbitraires, parfois inhumaines. Mathieu explique qu’un patient un peu fiévreux a illico été envoyé dans l’unité Covid. La solitude y est terrible, tout comme le décor, pour un public déjà en grande fragilité. Mathieu s’indigne : « Les infirmières n’adressaient même pas la parole à une patiente enfermée dans cette unité lorsqu’elles lui apportaient son repas. »
L’arbitraire psychiatrique se joue aussi en dehors des « unités Covid ». Certains établissements rétablissent des serrures aux portes des chambres des patients. (...)
L’inhumanité ne s’arrête pas là. Dans certains établissements, les personnes qui ne respectent pas les gestes barrières sont sanctionnées par un placement en chambre d’isolement, parfois même avec usage de moyens de contention. Certains soignants refusant de cautionner ce grand renfermement et ces mesures humiliantes seront eux-mêmes menacés, voire sanctionnés pour « non-respect du confinement ». Des mesures disciplinaires qui conduiront également à l’exclusion d’une patiente des Quatre Saisons qui avait fait le mur pour retirer de l’argent à un distributeur en face de l’hôpital. Un climat délétère qui provoque d’énormes tensions à l’intérieur.
Psychiatrie sans contact
« Pour que les soins psychiatriques deviennent réellement thérapeutiques, il faut que les masques du pouvoir tombent et que disparaissent les hiérarchies aliénantes, le déni du partage d’une même humanité, afin de favoriser l’échange, le contact, le temps » rappelle le psychiatre Mathieu Bellahsen. Mais comment prendre soin, écouter, partager un quotidien lorsque la psychiatrie covidienne dicte des règles diamétralement opposées à ces valeurs ? Quand la distanciation sociale est de mise, quand tout contact humain est proscrit, quand les regards sont fuyants et méfiants, quand le pouvoir psychiatrique remet sa blouse, sa charlotte, ses gants, son masque, quand le psychiatre se désinfecte après avoir serré la main de son patient ? Les principes de la psychothérapie institutionnelle [8], qui vise à donner un rôle plus collectif et moins dominant à l’équipe soignante vis-à-vis des patients, en considérant comme pure folie le fait de « soigner les malades sans soigner l’hôpital » [9], semblent définitivement s’effacer au profit d’une psychiatrie purement clinique, froide, distanciée. (...)
En l’absence des expressions corporelles et de toutes les manifestations non verbales qu’empêche une téléconsultation, comment parler de soin ? (...)
Ce glissement de la psychiatrie covidienne se marie parfaitement à l’ambition des « santé-mentalistes » [11] qui entendent réduire l’être humain à un cerveau et développent la « santé connectée ». La puissante fondation-lobby Fondamental – qui avait déjà développé une application smartphone « d’évaluation, de prédiction et de prévention du risque suicidaire » – a su profiter de la crise pour développer d’autres applications, notamment CovidÉcoute : « un service gratuit proposé à toute personne en proie à une détresse psychologique liée à l’épidémie de Covid-19 et au confinement. » L’application prétend évaluer sur une échelle de 1 à 10 le niveau de stress, de colère, de mal-être, d’épuisement et d’idées suicidaires de la personne, avant de la diriger vers une téléconsultation via l’application Qare. Elle propose également « un guide personnel vers le mieux-être » ridiculement nommé MonSherpa. Gratuite ces dernières semaines, l’application MonSherpa coûtera 6 € par mois une fois la crise sanitaire passée.
Infantilisation
Au cours des derniers mois, les médias ont relayé en boucle les angoisses des personnes confinées. Dans cet océan de storytelling où ceux qui prennent la parole vivent souvent dans des conditions matérielles confortables, la voix des personnes enfermées en psychiatrie est restée confisquée par le pouvoir médical. Les rares informations qui filtraient n’étaient incarnées que par des soignants – des psychiatres, plus exactement. (...)
Un faux déconfinement
Ce mardi 12 mai aurait pu avoir un goût de grandes retrouvailles : Mathieu pouvait enfin recevoir de la visite. En vérité, elles ont un sale goût, ces retrouvailles. Depuis la veille, les Français ont de nouveau le droit de sortir. Mais en arrivant à la clinique des Quatre Saisons, je comprends vite que le déconfinement n’est pas le même pour tous. Des infirmières en blouse nous mettent illico du gel sur les mains, nous distribuent des masques, nous font signer une décharge, et nous laissent une heure pour se revoir. À peine le temps de prendre quelques nouvelles du dedans et de commenter un peu l’état du dehors que les infirmières nous signalent déjà que l’heure est passée. Cette fois-ci, on ne peut pas se serrer fort dans les bras ; on se lance un naïf : « La prochaine sortie, c’est dehors. » Mathieu me regarde partir. Et le grand portail des Quatre Saisons se referme.