
Le service d’accès aux soins, mis sur pied par la ministre de la santé Agnès Buzyn, en cours d’expérimentation, est un 15 élargi, qui doit répondre à toute demande de soins non programmés, qu’elle soit urgente ou non. Le SAS doit pouvoir orienter vers un médecin de ville ou l’hôpital, selon le besoin. Seulement, il n’était pas prévu que le SAS devienne obligatoire. L’idée fait son chemin : elle est par exemple défendue sur les plateaux de télévision par Mathias Wargon, le chef des urgences de l’hôpital de Saint-Denis, en Île-de-France.
Mais cette seule solution avancée pour les urgences revient à faire porter, en creux, la responsabilité de leur submersion sur les patients, qui y auraient un recours abusif.
Les urgentistes de Pellegrin (beaucoup ont souhaité garder leur anonymat) racontent une tout autre histoire. « On continue à donner la fausse idée que les gens viennent pour rien aux urgences. Mais celui qui nous pose problème, c’est le monsieur de quatre-vingts ans, qui doit être hospitalisé et pour lequel on ne trouve pas de lit à l’hôpital, pendant un, deux ou trois jours », raconte un praticien hospitalier.
À Bordeaux comme ailleurs, les urgences sont prises en tenaille : d’un côté, la mauvaise répartition des médecins de ville, libres de s’installer où ils le souhaitent, absents de nombreux territoires, et qui ont souvent abandonné la permanence de soins le soir ou le week-end, renvoyant sur les urgences ; de l’autre, un hôpital qui a fermé beaucoup trop de lits ces dernières années et qui maltraite ses soignants.
Beaucoup de médecins, peu de lits d’hôpitaux
Bordeaux ne manque pourtant pas de médecins : la ville est l’une des mieux dotées en France, avec près de mille médecins pour 100 000 habitants. Le département de la Gironde en compte 379, la région Nouvelle-Aquitaine 293, quand la moyenne nationale est de 287. Mais les disparités sont très fortes : les médecins se concentrent dans les agglomérations de Bordeaux ou de Bayonne, quand les zones plus rurales de la région sont désertées.
L’agglomération bordelaise manque en revanche dramatiquement de lits d’hôpitaux : 300 des 2654 lits du CHU sont actuellement fermés, faute de personnel. Ces lits vides s’ajoutent aux lits officiellement fermés : 356 lits ont été supprimés depuis 2010. Entre-temps, la population de la métropole de Bordeaux, l’une des plus dynamiques de France, a cru de près de 100 000 habitants, surtout chez les 60 à 74 ans, selon l’Insee. L’attractivité bordelaise ne se démentant pas, la métropole prévoit d’atteindre le million d’habitants en 2030. (...)
L’administration publique de la santé n’a pour l’instant rien prévu pour absorber ce choc démographique, doublé du vieillissement de la population (...)
Une équipe d’urgentistes anéantie
« Moi, je fais de la médecine d’urgence, pas de la médecine palliative des problèmes du système de santé », explique l’urgentiste Guillaume Valdenaire. Ancien chef de service de l’hôpital Pellegrin, il a démissionné en 2019 pour rejoindre une clinique mutualiste bordelaise, espérant y trouver de meilleures conditions de travail. Cela n’a pas été le cas.
« Je quitte la spécialité que je pensais exercer toute ma vie. Je ne supporte plus les nuits aux urgences, les dizaines de patients non vus, en permanence, qui attendent cinq ou six heures. J’ai quarante-cinq ans, il me faut aujourd’hui des jours pour me remettre de la violence de ces nuits. Je vois que je me fais du mal, il faut que j’arrête. Mais je n’arrive pas encore à imaginer une vie en dehors du service public. »
Ses collègues sont stupéfaits : « Le départ de Guillaume Valdenaire, c’était un signal très fort, qui n’a pas été entendu. Il est fait pour travailler aux urgences, à l’hôpital public », dit l’une d’elles. « Guillaume est un urgentiste brillant, remarquable, et on l’a perdu », renchérit Jean-François Cibien. L’urgentiste agenais ne porte aucun jugement, lui-même a traversé une épreuve personnelle, un accident vasculaire cérébral qu’il attribue à son rythme de travail.
La fuite des urgentistes de l’hôpital Pellegrin est continue (...)
Depuis le départ du docteur Valdenaire, trois chefferies de service se sont succédé, et le même scénario s’est répété (...)
« Dans les pays anglo-saxons, les urgentistes font des journées de 8 heures maximum, explique le docteur Valdenaire. En France, les urgentistes enchaînent 12 heures d’affilée, parfois 24 heures, et même 48 heures dans de petites structures que j’ai visitées. C’était le rythme autrefois. Mais le travail a beaucoup changé, il est devenu beaucoup plus intense, à cause des patients qu’on garde dans l’unité un, deux ou trois jours, faute de lits pour les hospitaliser. On ne parvient plus à les sortir des urgences, on ne peut donc plus dormir pendant nos gardes. »
Une ancienne adjointe des urgences de Pellegrin raconte son burn-out : « Une année d’arrêt maladie, avec un suivi psychiatrique. » (...)
« Le CHU est une grande machine à broyer les gens, dit-elle. On est là, c’est bien. On n’est plus là, c’est pas grave, on est remplaçables. Seulement tout le monde finit par partir. » (...)
Guillaume Valdenaire n’exclut pas de travailler en intérim, un temps. « Il suffit de quelques jours par mois pour s’assurer un salaire. Quand le service est à feu et à sang, l’intérimaire part, cela ne le concerne pas. Pourquoi ne pas protéger les gens qui tiennent les services ? L’hôpital laisse partir des gens compétents pour les réemployer en intérim, c’est ubuesque. »