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Comment devient-on policier ? 1982-2003. Évolutions sociodémographiques et motivations plurielles
Article mis en ligne le 15 décembre 2020
dernière modification le 14 décembre 2020

Devient-on policier par hasard ? Ça s’est fait comme ça ; c’est mon voisin de palier qui m’a dit de poser un dossier, c’est le premier concours que j’ai eu – toutes ces formules, loin d’être résiduelles, font partie de la présentation de soi qu’adopte une partie des policiers. Est-ce parce qu’il est plus convenable pour un certain type de policier s’adressant à des sociologues de mettre en avant une forme de détachement ou son manque de motivation vis-à-vis du « vil métier de châtier » ? La formule est en tout cas à ce point récurrente que D. Monjardet, dans son enquête longitudinale (Monjardet, Gorgeon, 1992-2004) sur une promotion de gardien de la paix, en a fait une modalité à part entière dans une question sur les raisons d’entrer dans la police.

Mais l’argument du hasard, passé sous les fourches caudines du questionnaire fermé ou de l’entretien, s’avère un choix minoritaire [1] supplanté par d’autres arguments qui confèrent au dit « hasard » une tout autre valeur, soit que le policier était en quête d’un emploi de fonctionnaire, soit qu’il découvre qu’il avait finalement des accointances pour le métier. Le « hasard » constitue par conséquent une réponse commode pour esquiver brièvement la question de l’entrée dans le métier. La police est de fait une profession établie, impliquant forte identification entre son travail et le soi (Hughes, 1996), à travers l’apprentissage d’un savoir spécialisé, une licence exclusive d’exercer l’usage de la contrainte physique en ultime recours, un mandat qui autorise certains écarts. S’ensuit une opération d’étiquetage qui classe celles et ceux qui s’engagent dans la profession.

Devenir policier dans la police nationale, comme devenir enseignant à l’éducation nationale ou devenir médecin, étant donné le processus de sélection et la réputation de ces métiers n’a par conséquent rien de fortuit, provisoire et neutre. (...)

le profil des policiers recrutés a-t-il changé en vingt ans ? En quoi ce profil, toutes choses égales par ailleurs, a-t-il une incidence sur le contenu de la vocation policière ?

(...)

En conclusion, notre enquête montre l’intérêt d’une approche sociodémographique pour faire un état des lieux des évolutions du recrutement policier, mais aussi pour déterminer ce qui prédispose à embrasser un tel métier. La socialisation professionnelle, aussi efficace soit-elle dès la formation et la prise de fonction, comme l’ont très bien montré les enquêtes longitudinales de D. Monjardet et de M. Alain, ne s’imprime pas sur une pâte vierge, remodelée à un point tel que le profil initial des candidats n’aurait pas d’importance. Dans le même temps, il ne faut pas surestimer l’incidence de l’ensemble des variables sociodémographiques mobilisées.

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La comparaison du recrutement selon les générations permet d’établir les constantes suivantes, quel que soient le sexe et le grade : très majoritaires sont les parents de policiers soutenant le choix de métier de leur enfant, mais très minoritaires sont les enfants de policier ou de militaire (10%). Plus nombreux sont même les policiers à ne pas avoir de policier dans la famille proche ou éloignée (55,8%) et cette tendance à n’avoir aucune accointance familiale avec la police s’accentue pour les jeunes générations.

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Ce premier cadrage permet d’aller à l’encontre de l’idée reçue d’une transmission majoritaire de ce métier d’arme par héritage, avec une socialisation précoce au métier, à la différence de ce qui se passe dans l’armée de métier. [9]
[9]Le recrutement parmi les fils de militaires au grade d’officier…
Le choix du métier policier se fait de plus en plus tardivement, en lien avec la hausse générale des diplômes. L’âge de ce choix professionnel n’a en outre aucune incidence sur la vocation, qu’elle soit réaliste, aventurière, missionnaire ou rigoriste.

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Quant à l’effet d’avoir un père policier ou un policier dans la famille, toutes choses égales par ailleurs, il est nul pour les missionnaires et rigoristes et joue de manière non intuitive dans les deux autres catégories de motivations : il vaut mieux ne pas avoir un père policier pour entrer dans la police par goût de l’aventure et inversement, avoir un père policier pour entrer dans la police par réalisme. On retiendra le fait massif : les familles policières ne constituent pas un vivier pour les vocations policières. C’est l’emploi qui se transmet.

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Deuxième stéréotype invalidé par notre enquête, les femmes, toutes choses égales par ailleurs, n’entrent pas dans la police, davantage que les hommes pour faire un métier utile ou un métier de contact ou un métier d’aventure. Elles sont même plus enclines à avoir une vocation rigoriste. Le seul élément attendu qui est confirmé ici, c’est qu’elles sont moins disposées que les hommes à entrer dans la police pour être fonctionnaire.

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Un troisième stéréotype (celui de l’ancien entré dans la police faute de mieux) n’est pas ici vérifié : les plus de 46 ans ne constituent pas particulièrement un groupe à part en termes de vocation. En revanche, les plus jeunes se distinguent en ce qu’ils ont moins tendance à être réalistes « purs et durs », moins missionnaires « purs et durs » et à l’inverse, plus aventuriers, corroborant ici l’image du « cow-boy » dont on ne saurait dire s’il correspond au stéréotype du jeune policier ou à une jeune génération, nourrie de films d’action.

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Quant au lieu où les policiers ont passé leur enfance, il pèse contre toute attente assez peu ou très diversement : venir d’une petite ville ou de la campagne est sans effet. Avoir passé son enfance à Paris, en banlieue et dans une grande ville ne concerne que les aventuriers. Quant à l’enfance passée en dehors de la métropole, elle infléchit à la fois la propension à être missionnaire et rigoriste, tout en restant difficile à interpréter.

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D’autres résultats plus attendus sont en revanche confirmés par notre enquête : de tous les services d’affectation, l’appartenance aux CRS est celle qui a le plus d’incidence sur le plus de catégories de vocations, jouant tantôt négativement (pour les aventuriers et les missionnaires), tantôt positivement (pour les réalistes, avec l’appartenance à la PAF). La singularité des CRS par rapport aux autres directions de police conduit à considérer la spécificité du recrutement des compagnies républicaines de sécurité.

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Autre résultat assez prévisible : plus on monte en grade, plus on est d’une origine sociale élevée, plus on est diplômé, moins on entre dans la police par réalisme et plus on y entre par goût de l’aventure. Les entrées missionnaires et rigoristes sont par contre indépendantes du grade, de la PCS du père et du niveau de diplôme (à l’exception des missionnaires « purs et durs » qui ont plus de chances d’avoir seulement le bac).

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Le secteur professionnel exercé antérieurement n’a pas d’importance en tant que tel (sauf dans le cas des réalistes pour qui importe le fait d’avoir travaillé dans le secteur de la sécurité et de l’armée). En revanche, avoir connu le chômage a une incidence : positive sur la vocation réaliste et négative sur les vocations aventurières et rigoristes.

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Le contenu des études réalisées ne compte pas, à l’exception, comme on pouvait s’y attendre, des études de droit qui constituent un creuset pour la naissance de la vocation policière, sans en déterminer, au demeurant, le contenu, puisque faire des études de droit pèse aussi bien sur la vocation aventurière, que rigoriste et missionnaire.

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Il faut enfin mentionner la forte significativité de la conception répressive du rôle de la police. On observe ainsi une corrélation négative entre la défense d’une conception répressive du métier policier et la voie d’entrée missionnaire. Inversement, on remarque une corrélation positive avec l’entrée aventurière. Dans les deux cas, la corrélation vaut aussi pour les « purs et durs » - preuve de la solidité de l’effet. Ce résultat révèle que motivation initiale et idéologie policière sont cohérentes, nous invitant à explorer les effets durables de la socialisation primaire sur la socialisation professionnelle.