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Le malin génie
Comment communiquer avec des gens qui sont cons ?
Article mis en ligne le 15 août 2020
dernière modification le 14 août 2020

Fin mai 2020, Un Monde Riant sortait une vidéo dans laquelle il se questionnait sur les raisons et sur la manière de communiquer sur les sujets scientifiques controversés. En effet, s’inscrivant dans une démarche sceptique comme tant d’autres, il a pour habitude de revenir sur les nombreuses approximations (pseudo)scientifiques des médias et des promoteurs d’idées fausses et fallacieuses. La pandémie de SARS-Cov-2 a été (et est encore) l’occasion fortuite et malheureuse d’un exercice typique pour les journalistes, les amateurs de science et les membres de la communauté sceptiques, qui sont venus (et viennent toujours) en appui des professionnels de santé et des chercheurs pour contrebalancer les fausses informations en tout genre qui n’ont pas tardé à fuser. Mais monsieur Riant fît le constat d’un échec assez cuisant : quoi qu’on fasse, quel que soit l’effort de vulgarisation fourni, il semble que ce soit vain. On ne parvient pas à convaincre. Du coup je reviens un peu sur un aspect du problème soulevé ici pour alimenter la discussion : c’est quoi notre problème exactement dans notre communication avec le grand public et pourquoi persiste-on ?

Comprendre pour apprendre

(...) Notre problème aujourd’hui

“Nous montrons que nous savons”

En voulant communiquer « les sciences », sans s’inscrire réellement dans une démarche professionnelle de vulgarisation, on risque de ne communiquer que son érudition. Comment s’étonner de rencontrer un public peu réceptif à notre message si on creuse la distance qui nous sépare ? (...)

si on veut adopter une approche rationnelle de communication du savoir, on devrait opter pour les moyens qui permettent d’atteindre effectivement nos objectifs de démocratisation de l’esprit critique et de bonne réception de notre message. Un moyen d’avancer serait de se rapprocher de ceux qui s’y connaissent, éventuellement de se baser sur des travaux académiques, ou au minimum d’être attentif à l’expertise des médiateurs ou didacticiens.

Ce n’est pas une nouveauté, mais on ne remarque pas assez nos propres biais. En croyant œuvrer pour la démocratisation de « notre savoir », on ne fait que démocratiser « le fait qu’on sait ». Et surtout le fait qu’on ne cherche pas forcément à savoir ce que sait la personne en face. Il y a dans certains milieux intellectuels cette tendance à disqualifier d’office les interlocuteurs qu’on considère comme étant “à côté de la plaque” sur les sujets scientifiques, en les rangeant ainsi dans la case irrationnels. Sans forcément que ce soit fait avec virulence d’ailleurs. Il y a plein de manières de montrer notre indifférence et notre manque de considération quant à ce que peut bien penser la personne en face, participant ainsi à ce que nous-mêmes nous ne soyons pas écoutés. A partir de là, devons-nous être étonnés ? (...)

On ne se rend bien souvent pas compte du rapport de force politique à l’origine de certaines croyances. De ce fait, on passe à côté d’autres causes du problème qu’on prétend combattre. Le documentaire Netflix “La Terre à plat” le montre bien pour le cas des platistes américains, mais on peut voir des similitudes avec les patients du Lyme chronique (et tant d’autres), dans le rapport que ces personnes entretiennent avec le pouvoir et les institutions. Ce qui rassemble ces personnes, ce sont les différentes luttes contre les rapports de domination entre corps médical et patients, rapports en partie à l’origine de la défiance envers le corps médical, facilitant ainsi l’organisation entre patients pour “faire bloc”. Quand un médecin dit “qu’on invente ses symptômes” ou “c’est dans la tête”, ou qu’il glisse ce genre d’idées de manière indirecte, ça n’incite pas forcément à garder confiance (...)

Beaucoup de travaux analysant la relation patient-soignant montrent que les représentations qu’ont les soignants de leur patient peuvent influencer la relation mutuelle de confiance. Lorsque le patient montre des comportements qui sortent du cadre d’hygiène imposé par la médecine moderne (tabagisme, obésité…), il sera potentiellement – même régulièrement – sujet à des jugements négatifs de la part des soignants, ce qui contribuera à créer une distance. Cette distance se creusera d’autant plus si on ne considère pas les facteurs psychosociaux ou économiques qui influencent les conditions de vie des patients et leur relation au soin. A tout cela s’ajoutent également le manque de transparence et de considération des décideurs quant aux politiques de recherche et de santé publique, les conflits d’intérêts, et tant d’autres raisons qui justifient les doutes de certains. Il n’y a pas plus d’irrationalité que de raisonnements construits et de circonstances qui expliquent la persistance de leurs idées. Et sans chercher à les comprendre, les confronter ne fera que les renforcer. (...)

on considère que ceux qui prétendent s’étouffer en mettant le masque mentent ? A aucun moment je n’ai vu l’hypothèse d’une cause psychologique qui pourrait expliquer la sensation d’étouffement prise au sérieux, sensation dont pourraient souffrir certains anti-masques. Pourtant elle ne semble pas si farfelue (peut-être me trompe-je et dans ce cas n’hésitez pas à me le signaler) dans la mesure où l’on sait jusqu’où peut aller l’auto-persuasion. Un blocage pourrait se manifester réellement et certains ont vraiment l’impression d’étouffer. Mais on préfère d’abord croire que ce n’est qu’une excuse bidon. Car dans un premier temps on ne voit rien d’alarmant dans les mesures du taux d’oxygénation. Et dans un second temps on considère que la responsabilité collective de chaque individu est très importante, à tel point qu’on se focalise dessus pour fustiger celles et ceux qui ne la respecte pas. Or si cette hypothèse se vérifiait par exemple, alors il faudrait revoir notre stratégie. En fait, de toutes façons, il faut la revoir. Car on peut ajouter à tout cela les multiples injonctions contradictoires quant au fait de porter ou non le masque, venant des politiques – et même, dans une moindre mesure, venant des scientifiques. Difficile de ne pas les prendre en compte dans l’analyse des dynamiques anti-masques. Quoi qu’il en soit, même si c’est notre droit à toutes et tous, continuer de les réduire à des idiots ne leur fera pas changer d’avis sur le port du masque. D’accord, ça défoule. Mais qu’attendons-nous d’eux exactement du coup ? (...)

Sommes-nous vraiment plus malins ?

En communiquant comme on le fait, on creuse le gap qui nous sépare, participant de surcroît à amplifier ce qu’ils dénoncent : un sentiment de domination perpétré par des institutions n’œuvrant pas toujours pour leur bien. Car oui, en leur faisant comprendre qu’ils font perdre du temps avec leurs explications imaginaires (je force le trait exprès), n’attendons pas d’eux qu’ils réagissent avec la même rationalité que nous. Ne prétextons pas agir pour l’esprit critique avec ces méthodes. (...)

On ne peut pas clamer diffuser efficacement les principes de l’esprit critique au plus grand nombre, dont les défenseurs de théories du complot, sans se pencher un minimum sur les conditions matérielles et sociales du public qu’on cible. Lorsqu’on doit subvenir à des besoins primaires ou qu’on est engagé dans un rapport de domination, ce n’est pas forcément notre priorité de connaître tous les fondements sociologiques et épistémologiques de la preuve scientifique. On n’a pas forcément envie qu’on vienne nous donner des leçons aussi abstraites alors qu’on ne se soucie pas de notre vécu et du rôle d’une société capitaliste dans celui-ci. La manière dont les sciences sont perçues au sein de la société et la qualité de la production scientifique sont dépendantes de choix politiques, on ne peut donc pas se passer de l’analyse de ces derniers pour penser ensuite l’émancipation intellectuelle de la population. Ou bien alors on assume de passer à côté de quelque chose d’important. (...)

Conclusion

Nous échouons à communiquer comme on le voudrait parce qu’entre autres choses on ne se rend pas forcément compte qu’on ne cherche pas vraiment à communiquer. (...)

En cherchant constamment à souligner l’irrationalité des gens sans vraiment s’intéresser à l’origine de leurs idées et à ce qui gravite autour, on se limite concernant certains de nos objectifs et nos intentions. On peut difficilement se réclamer d’une mouvance qui a pour but la promotion de la pensée critique alors que dans les faits on alimente une distinction sociale entre sachants et non-sachants. Il peut être intéressant de revoir nos méthodes de communication donc. (...)

Donc si on veut « mieux » communiquer notre savoir – selon l’objectif qu’on se fixe – rapprochons-nous de ceux qui savent comment pourrait-on communiquer notre savoir.

Entre temps, je pense qu’un peu d’introspection ne nous ferait pas de mal.