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Marie-Claude Saliceti
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Changement climatique : Total savait
Article mis en ligne le 20 octobre 2021

Depuis un demi-siècle, Total sait que ses activités contribuent au réchauffement climatique. Réaction de la majeure pétrolière ? Détourner les yeux, instiller le doute sur la véracité des données scientifiques puis retarder toute politique de lutte ambitieuse, comme le montrent trois chercheurs dans une étude.

Publiée mercredi 20 octobre dans la revue Global Environmental Change, l’étude a été réalisée par les chercheurs français Christophe Bonneuil, Pierre-Louis Choquet et l’Étasunien Benjamin Franta à partir d’archives et d’entretiens avec d’anciens dirigeants de Total et d’Elf.

Elle apporte un regard nouveau sur les multinationales françaises — ce type de recherches a jusqu’alors surtout été mené dans le champ anglo-saxon. Celles-ci sont précieuses pour mettre au jour les efforts déployés par l’industrie des hydrocarbures pour produire de l’ignorance autour du changement climatique et lutter contre la régulation de ses activités. Des politiques aux conséquences désastreuses : l’extraction annuelle des combustibles fossiles a septuplé au cours des soixante-dix dernières années, et vingt entreprises du secteur des énergies fossiles sont responsables de plus d’un tiers des émissions totales de gaz à effet de serre dans le monde depuis 1965. (...)

En 1971, Total savait : son propre magazine faisait le lien entre réchauffement du climat et hydrocarbures

Depuis quand Total connait-il l’existence du changement climatique ? Dès le début des années 1950, plusieurs acteurs de l’industrie pétrolière, notamment les membres de l’organisme American Petroleum Institute (API), avaient reçu des alertes. Ils ont commandité des recherches sur le sujet vers la fin des années 1960. Ces travaux concluaient déjà qu’une utilisation accrue des combustibles fossiles contribuerait à un réchauffement climatique lourd de conséquences pour les populations du monde. Total, membre de l’API par sa filiale nord-américaine, pourrait avoir eu accès à ces résultats.

De façon plus certaine, la recherche de MM. Bonneuil, Choquet et Franta montre que Total avait pleinement conscience du potentiel destructeur de ses produits sur le climat terrestre en 1971. Cette année-là, un article publié dans le magazine de l’entreprise, Total Information, développait des prévisions qui se sont révélées, par la suite, prémonitoires. (...)

Dans les années qui suivirent, un nombre croissant d’études parurent et la responsabilité des activités humaines dans le changement climatique devenait de plus en plus étayée. Elle était même au menu de la Conférence des Nations unies sur l’environnement humain tenue à Stockholm en 1972. L’année suivante, le candidat écologiste à l’élection présidentielle française de 1974, René Dumont, publiait son best-seller L’Utopie ou la mort (Le Seuil, 1973), qui annonçait des « changements irréversibles du climat ». (...)

Face aux alertes, Total a opté pour la « cécité volontaire »

Exposé à ces alertes jusque dans son propre magazine, comment a réagi Total ? Les auteurs indiquent que la majeure pétrolière, ainsi que sa comparse Elf, sont entrées dans un état de « cécité volontaire ». L’examen des magazines de Total et d’Elf parus entre 1965 et 2010 montre qu’ils n’ont pas abordé une seule fois le changement climatique de 1972 à 1988, même après la Conférence mondiale sur le climat de Genève de 1979 ou le rapport de l’US National Research Council Report de la même année. À la suite de sa parution, la revue Nature avait décrit le réchauffement de la planète comme « le problème environnemental le plus important dans le monde aujourd’hui ». (...)

Pendant ce temps, Total a investi fortement dans le charbon à la suite du choc pétrolier de 1973, s’alliant notamment à la compagnie britannique BP pour exploiter les réserves de charbon de la mine Ermelo, en Afrique du Sud, en 1976, ou en augmentant sa capacité d’importation de charbon dans le port français du Havre.
Sur la défensive, la majeure a instillé le doute sur les données produites par les scientifiques

À partir des années 1980, feindre l’ignorance est devenu intenable pour les pétroliers. « Les alertes sont devenues trop nombreuses et, en parallèle, les politiques ont commencé à imaginer des mesures de régulation, relate Christophe Bonneuil. En réponse, l’industrie pétrolière s’est organisée pour échanger des éléments de langage et des stratégies pour ralentir voire bloquer toute décision politique ambitieuse. » (...)

Ce fut le début d’une série d’attaques répétées des pétroliers contre les sciences du climat. « Jusqu’à présent, dit Christophe Bonneuil, on pensait que les championnes françaises étaient plus vertueuses et n’avaient pas participé à cette fabrique du doute. Notre travail démontre le contraire. » (...)

« Les majeures françaises ont participé à la fabrique du doute. » (...)

M. Tramier, président de l’Ipieca entre 1991 et 1994, a par exemple approuvé le financement de recherches scientifiques visant à trouver les faiblesses des modèles climatiques et à pouvoir présenter le réchauffement climatique comme moins alarmant [2]. Au début des années 1990, Elf a également commencé à placer de jeunes ingénieurs tout juste diplômés dans les meilleurs laboratoires des sciences du climat afin d’assurer une veille des derniers développements de la climatologie.

Dans leur propre communication et leur lobbyisme, Total et Elf ont semé le doute autour de la réalité du changement climatique, en partie pour faire échouer — avec succès — la taxation de l’énergie ou du carbone au début des années 1990. (...)

Quelques semaines plus tard, au sommet de Rio, Total distribua un dossier affirmant que « les progrès considérables réalisés en climatologie depuis le début du siècle n’ont pas permis de dissiper les incertitudes concernant l’effet de serre ». En mars 1993, Francis Girault, directeur de la prospective, de l’économie et de la stratégie chez Elf et proche conseiller du PDG de la société, a rédigé une note pour le comité de direction de l’entreprise dans lequel il soutenait explicitement une stratégie de doute offensive et proposait d’identifier des « scientifiques de renom pouvant intervenir positivement dans le débat ».
Une nouvelle stratégie : minimiser l’urgence climatique et pratiquer l’écoblanchiment

Les auteurs révèlent que, peu à peu, des cadres des compagnies ont commencé à se sentir mal à l’aise, la position de contestation du consensus scientifique devenant contre-productive face aux avancées des savoirs et à l’engagement de la société civile. À partir de la fin des années 1990, Elf et Total se sont peu à peu distanciés de cette stratégie, tout en continuant d’investir massivement dans le pétrole et le gaz (...)

Au lieu de contester systématiquement la réalité du réchauffement climatique, la nouvelle stratégie consistait à sous-estimer l’urgence et à afficher de la bonne volonté écolo. Au programme : des mesures internes pour voir où réduire « à peu de frais » les émissions de gaz à effet de serre, la promotion des engagements volontaires, d’un système d’échange des droits d’émissions, ou encore la sponsorisation par Elf d’études des forêts tropicales menées par le botaniste français Francis Hallé en 1989, des partenariats avec les parcs français nationaux et régionaux, ou encore le mécénat de Total de recherches sur la préservation de la biodiversité marine.

En septembre 2006, cette évolution progressive de Total — qui avait entre-temps acquis Elf et la compagnie belge Petrofina — aboutit à l’organisation d’une conférence sur le changement climatique. Devant 280 personnalités scientifiques, la compagnie pétrolière fit allégeance aux rapports du Giec. « Le Giec remplit parfaitement sa mission fédératrice et le sérieux de ses rapports n’est pas contesté », déclara Thierry Desmarest, le PDG de Total, dans son discours inaugural. (...)

« Ce cadre a permis à Total de se présenter comme un groupe réceptif à l’égard de la communauté scientifique et de masquer ses investissements dans la production de combustibles fossiles derrière un récit positif sur la transition énergétique, de se positionner comme légitime à définir ses propres scénarios de réduction des émissions », dit l’auteur Christophe Bonneuil. « Cela permet à Total de gagner du temps, de continuer à investir massivement dans les énergies fossiles. » (...)

L’acmé de ce verdissement : en 2021, Total s’est rebaptisé TotalEnergies et a augmenté ses investissements dans des sources énergétiques non fossiles. « Qu’est-ce qui nous dit que ce nouveau nom est plus qu’un gadget », s’interroge Christophe Bonneuil. (...)