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Marie-Claude Saliceti
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Cédric Herrou paie pour la lumière qu’il porte sur le sort des migrants
Article mis en ligne le 10 août 2017

À 37 ans, cet agriculteur qui recueille les migrants dans sa maison proche de la frontière italienne, est connu jusqu’en Erythrée pour son action. Il vient d’être condamné à quatre mois de prison avec sursis.

Cédric Herrou est une enclave à lui seul, et à une poignée de bonnes âmes, bénévoles comme lui de l’accueil aux migrants. Et ce qui est assez curieux, c’est qu’il vit et agit dans ce qu’on appelle « l’enclave » de la haute vallée de la Roya (Alpes-Maritimes), qui, dans des paysages escarpés, accompagne cette rivière le long de la frontière italienne, vers Vintimille. A lui seul, et à la vallée, un dernier point de passage symbolique.

Si sa condamnation, le 8 août, à une peine de quatre mois d’emprisonnement avec sursis par la Cour d’appel d’Aix-en-Provence, rencontre aujourd’hui un tel écho, ce n’est pas tant que la justice reproche à Cédric Herrou d’avoir fait franchir, bénévolement, la frontière à des étrangers, et de les avoir accueillis chez lui ; ni qu’il soit, comme il le dit, « bon pour la prison », en cas de récidive. D’autres militants de la cause humanitaire se sont rendus coupables de tels faits avant lui. Mais plutôt parce que ce jeune paysan de 37 ans, producteur pauvre d’huile et de pâte d’olive, fait figure de grand distrait, au milieu d’une vaste opération d’embrouille d’État. (...)

Un militantisme d’observation

Voilà ce qu’il paie : à travers son histoire personnelle, assez donquichottesque, l’éclairage de la situation générale, à la frontière franco-italienne. En rejoignant les bénévoles de la vallée, qui prenaient en stop les immigrés surpris le long des routes, en surplomb de Vintimille, qui les nourrissaient, les abritaient, puis les guidaient vers Nice, cet homme calme, à la parole rare, a favorisé un militantisme d’observation des mouvements des forces de l’ordre.

Par son insistance tranquille à accueillir, chez lui, et à trouver cela normal, des dizaines d’Erythréens ou de Soudanais, il s’est attiré les foudres des autorités. Il a, malgré lui, indirectement provoqué le déclenchement d’une chasse à l’étranger disproportionnée, le remplissage des trains régionaux d’autant de policiers que de « sans papiers », et la mutation de la Police de l’air et des frontières (PAF) en une troupe un peu expéditive, au poste de Menton.

L’Etat a fini par se faire prendre. Ce n’est plus un secret, la frontière commune entre la France et l’Italie est désormais fermée par la France à peu près à tous les migrants, et ce, en contradiction flagrante avec les prescriptions européennes. (...)

En principe, n’importe quel migrant, surtout s’il se déclare réfugié, a le droit de déposer une demande d’asile auprès de la France. Libre à l’administration de rejeter ensuite sa demande, après étude de son dossier, et épuisement des recours judiciaires. Or, de moins en moins d’étrangers, remontés d’Italie, parviennent à gagner les bureaux d’enregistrement des Alpes-Maritimes. Ils sont souvent appréhendés et repoussés dès qu’ils tentent de poser un pied en France. Quant aux mineurs isolés, c’est pire : ils devraient être systématiquement remis au service de l’Aide à l’enfance, qui a, de par la loi, mission de protection auprès des enfants et des adolescents, sur le territoire. Des vidéos ont montré qu’ils sont de plus en plus souvent reconduits au poste-frontière de Menton, ou remis dans des trains pour Vintimille. (...)

Le grain de sable de la nouvelle politique migratoire des Alpes-Maritimes est une petite maison accrochée à la pente, au dessus du lit de la Roya, à l’entrée du bourg de Breil-sur-Roya. (...)

Il a fini, avec ses amis, par devenir trop voyant, trop connu des migrants, le long de « la filière italienne ». Des appels téléphoniques lui parvenaient même d’Erythrée.

Les autorités lui accordaient encore, sans le lui dire, le bénéfice de « la loi solidarité » de 2012, qui exempte de poursuites les militants humanitaires qui se font passeurs à titre gracieux. Sa ferme était perquisitionnée, des gendarmes regardaient pousser ses oliviers, de loin, pourtant la justice rechignait encore à le poursuivre. Sa fourgonnette était repérée, côté italien. C’est lui que d’autres bénévoles, à Vintimille, sollicitaient d’abord quand ils tombaient sur des mineurs en errance ou un adulte trop épuisé pour continuer seul. Alors, Cédric Herrou se mettait au volant, et sortait de France, la nuit venue. Là encore, la préfecture laissait faire.

Mais il est arrivé ce qui arrive à beaucoup d’acteurs européens de l’accueil : il a été débordé par le nombre. Certains jours, plusieurs dizaines de familles et de célibataires séjournaient en même temps, entre les tentes et les caravanes du jardin. Alors, le collectif Roya Citoyenne s’est mis en tête de squatter d’anciens locaux collectifs que la SNCF avait, un temps, transformé en colonie de vacances, à Saint-Dalmas-de-Tende. La SNCF a porté plainte. Alors, évidemment, ça s’est envenimé.

Azuréen de l’année
Cédric Herrou a été condamné à 3.000 euros d’amende, puis, en appel, le 8 août, à quatre mois d’emprisonnement avec sursis. Il a eu le malheur de comparaître, à Aix, devant l’une des cours d’appel les plus sévères du pays. De toute façon, il en aurait certainement énervé d’autres, ailleurs. Car une réputation de gourou rebelle lui a été faite entre-temps. Son charisme de timide, comme par mégarde, séduit au-delà même des milieux humanitaires, nationaux et européens. Sa photo a fait la une du New York Times. Le réalisateur Michel Toesca prépare un documentaire sur l’épopée solidaire de la vallée.

A la fin de 2016, les lecteurs internautes de Nice-Matin ont désigné « Azuréen » de l’année celui qui est devenu la figure de proue de Roya Citoyenne. (...)

Voilà l’arrière-pays niçois doté d’un paysan en résistance, nouveau José Bové, moins chafouin que l’original mais peut-être aussi déterminé, que le premier, à l’époque –risque de séjour en prison compris– et évidemment, cela pourrait déranger la clientèle locale.

D’ailleurs, pour mettre les pieds dans le plat, le vrai José Bové est venu, fin juillet, à Tende, soutenir Cédric Herrou et quelques autres « lanceurs d’alerte » de la cause migrante . Et le 24 juillet, l’ancien réfractaire des Causses était encore là pour accompagner les mêmes dans une opération spectaculaire : guider 156 migrants, par le train, jusqu’à Marseille, pour les aider à gagner un bureau d’enregistrement de demandeurs d’asile. Le groupe a été appréhendé en gare de Cannes. Cédric Herrou a été interpellé, et soumis à une nouvelle garde à vue. Les 156 immigrés ont été escortés jusqu’à la frontière.

Lire aussi : Jackie Herrou : « Le pouvoir condamne Cédric par vengeance »
Sa grand-mère, italienne, est passée par les vallées transfrontalières pour immigrer en France. Sa mère, elle, a connu les geôles nazies. Jackie Herrou se dit « écœurée » par la condamnation de son fils, Cédric, pour être venu en aide à ceux qui fuient les guerres et la pauvreté. L’agriculteur est condamné à quatre mois de prison avec sursis et doit payer, à la SNCF, 1 000 euros de réparation pour avoir tenté d’héberger, dans des locaux abandonnés appartenant à l’entreprise, des exilés africains. Ce verdict, qualifié d’« insupportable dérive politique de la justice » par la Ligue des droits de l’homme, suscite l’indignation. Europe Écologie-les Verts appelle à « amplifier le mouvement de solidarité » tandis que pour le Parti communiste français « c’est l’État qui doit être condamné, pas Cédric Herrou ». Celle qu’on surnomme « Mama Herrou » fustige, pour sa part, l’aberration d’un tel jugement, assurant qu’il n’entame en rien la détermination des habitants de la Roya. (...)