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« C’est l’échec absolu » : des chirurgiens nous parlent de la mort au bloc opératoire
Article mis en ligne le 14 juillet 2020
dernière modification le 13 juillet 2020

Pour quiconque a l’imagination un brin fertile, le bloc opératoire d’un hôpital peut ressembler au cockpit d’un avion. Le chirurgien ou la chirurgienne comme commandant·e de bord, honorable et imposant·e, presque grandiose, avec son assistant·e et copilote à ses côtés, son équipe et l’ambiance particulière d’un lieu impénétrable, inconnu du grand public. Un endroit aux murs vierges, coloré de bleu, de vert et de blanc, cerné par les écrans noirs et leurs courbes jaunes et accompagné du tintement des instruments chirurgicaux. Il y a dans une opération comme un voyage, et parfois des turbulences qui prennent la forme de complications, d’une défaillance d’un organe, jusqu’au décès, fatalité invivable. « On a le droit de mourir dans les autres services, mais pas au bloc, ironise Fatima, infirmière de bloc opératoire (IBODE) à Nancy. Bientôt ce sera écrit à l’entrée. » (...)

y a quatre types de situations au bloc : les prélèvements d’organes, les urgences absolues où la survie est très peu probable, les urgences dont l’issue est incertaine et les chirurgies programmées. Pour le personnel soignant, les morts engendrées par les trois premières opérations sont dures à encaisser, mais elles sont particulièrement insoutenables quand il s’agit de la quatrième. « Là, c’est quelque chose de terrible et dévastateur, confie Jean-Pierre Villemot, ponte de la chirurgie cardiaque à Nancy désormais à la retraite. On a vu le patient en consultation, son conjoint et ses gosses, et on a établi un pacte. La famille peut nous dire : “Docteur, on vous le confie, on a toute confiance en vous.” Ils ont mis leur vécu entre nos mains, et on sait qu’on va tout casser par la brutalité du décès. On imagine le drame que ça va être, on fait basculer une famille qu’on peut supposer heureuse dans une affliction totale. »

Culpabilité, flot de sang et solitude

À 43 ans, le Dr Wing, chirurgien vasculaire, a connu quelques morts au bloc. Il a déjà eu le « sentiment d’avoir tué quelqu’un ». Une parole forte, à la hauteur de la violence d’un décès sur la table d’opération : « La mort, c’est l’échec absolu. Dans notre métier, on essaie de réparer un corps en ne laissant pas de traces, et un malade qui ne sort pas de la salle, c’est le pire des échecs. On se dit toujours, “et si quelqu’un d’autre avait opéré ?”, alors quand ça arrive, c’est : “qu’est-ce que j’ai fait pour que ça merde ?” »

« Ça m’a fait bizarre, le cœur ne battait plus. La veille, je lui avais dit “à bientôt”. »
Romain Hittinger, interne de chirurgie (...)

les causes peuvent être multiples, et le décès intervient souvent après plusieurs heures de combat pour tenter d’éviter l’inéluctable. (...)

Les minutes qui suivent un décès au bloc défilent lentement, et la salle d’opération se vide doucement. « Personne ne se parle, on n’ose même pas se regarder, souffle Patricia Fourel. Quand tout s’arrête, il y a une échappée de moineaux et il ne reste que le personnel paramédical. » Avant de retirer le champ opératoire, les chirurgien·nes referment le corps et s’éclipsent pour annoncer le décès à la famille. « Après avoir refermé la plaie, on est en présence d’un mort et plus d’un être humain. C’est extrêmement violent parce que deux ou trois heures auparavant, c’était un être humain avec lequel on parlait », confesse Jean-Pierre Villemot, qui appréhendait énormément l’annonce à la famille. (...)

« On n’a pas le droit de souffrir, pas le droit de se plaindre », regrette Fatima. Sa collègue Marie-Christine acquiesce : « C’est dans ta fiche de poste. Qu’on le vive mal ou pas, on ne te demande pas ton avis. »

Le puzzle de l’hôpital

Sandrine Fourel, psychologue du travail au CHU de Strasbourg, décrit le bloc comme « un univers particulier, un huis clos et une sorte de transgression où l’on attaque un corps au scalpel, ce qui nécessite de se blinder et de mettre de la distance ». Elle parle d’un univers où la mort « fait partie du job » du tabou de l’expression de la souffrance à l’hôpital. « Le médecin, il doit faire, il est programmé pour ça. » Jusqu’au jour où le programme bugge.
(...)

Si la mort est intégrée au puzzle de l’hôpital, que la crise du Covid-19 a montré au grand jour, elle ne fait quasiment pas l’objet de cours à la faculté de médecine. « Bien évidemment qu’on parle de la mort quand on est en médecine, mais la nature intrinsèque de la médecine, c’est sauver, donc les vivants. Et il n’y a pas de cours ou de préparation formalisée à cette expérience de la mort », indique Jean-Pierre Villemot, qui a enseigné à la faculté de Nancy. (...)

Mais on essaie d’apprendre aux étudiants à annoncer une mauvaise nouvelle, ce qui ne se faisait pas il y a vingt ans », abonde le Dr Wing. Juan-Pablo Maureira questionne même : « Comment vous voulez apprendre ça, est-ce qu’on apprend aux gens à être gentil ? »
À défaut d’y être préparé, il faut vivre avec la mort. Certain·es y arrivent, d’autres moins.
(...)

À 25 ou 60 ans, de l’interne au chirurgien ou à la chirurgienne, une mort au bloc est toujours particulière, unique, terrible. Et de l’aveu de tous, personne ne s’y habitue.