Malgré les réformes menées depuis une dizaine d’années, la majorité des paysans chinois cultivent encore de (très) petites parcelles et doivent donc trouver une autre activité pour vivre (lire « Paysans chinois entre cueillette et Internet »). Dans la province de l’Anhui, favorisée par les paysages (avec notamment la montagne Jaune), une terre fertile et un riche patrimoine historique, les dirigeants mettent l’accent sur le tourisme. Plusieurs villages ont reçu le label de « villages touristiques », parfois de façon artificielle, souvent à juste titre. Comme par exemple Zhaji, deux mille habitants environ.
(...) Le péage est prélevé par une société privée ayant passé contrat avec la municipalité, ce qui alimente le soupçon de corruption dans la tête des habitants, qui ne voient pas pourquoi leurs invités ou leur clients doivent payer pour venir les voir. A quoi sert cet argent ? Nul n’est capable de répondre, et ce n’est pas le prospectus où est dessiné un vague plan qui peut justifier pareille somme.
Loin de la fureur des villes qui ont poussé comme des champignons ces dernières années, Zhaji s’étale tranquille des deux côtés d’une petite rivière au pied de la montagne Jaune, au milieu des champs familiaux luxuriants. Des échoppes, des temples rénovés, des résidences secondaires grandioses ou des maisons plus modestes au toit de pierre à l’avancée en forme de tête de cheval... on se balade avec bonheur dans l’entrelacement des ruelles. Un village typique des Ming, la dynastie qui régna sur la Chine durant près de trois siècles (1368-1644). A son actif, d’importantes missions diplomatiques et commerciales en mer, avec notamment le fameux amiral Zheng He, de nombreuses constructions à Pékin (la Cité interdite) et, par le biais de ses mandarins, dans les villages.
Ainsi Zhaji, qui se situait sur la Route de la soie, a compté jusqu’à dix mille habitants. Evidemment le village n’a pas échappé aux vicissitudes, nombreuses, de l’histoire chinoise — des plus meurtrières jusqu’aux vagues de départ vers les villes des plus jeunes et des plus vaillants, les revenus agricoles s’avérant trop faibles pour vivre décemment.
Depuis une quinzaine d’années, le village connaît une deuxième jeunesse. Il n’est pas rare d’y entendre les cris et les rires des jeunes étudiants, chevalet et tabouret à la main, venus de l’école des beaux-arts de Nankin ou de Pékin pour peindre des paysages et des ruelles désormais célèbres. La transformation a été lancée par des artistes pékinois tombés amoureux du site et qui, avec d’autres, se sont attelés à la rénovation.
L’anthropologue français Julien Minet a participé à l’aventure. (...)
On retrouve sur certaines maisons anciennes les plaques sculptées annonçant la bonne nouvelle ou laissées vierges, le fils ayant vraisemblablement échoué. C’est ce que nous explique M. Zha, qui nous fait visiter sa maison datant du XIXe siècle et respectant les principes du feng shui. Il nous reçoit avec plaisir, prend du temps, nous offre du thé, mais refuse de donner son prénom : la moitié du village se nommant Zha, pas de risque ainsi que quelqu’un puisse le reconnaître. Aucun propos subversif pourtant tout au long de notre entretien, mais une prudence née de l’expérience et des années tumultueuses.
« Ils nous ont donné le goût de regarder »
Des soubresauts, la famille en a vu plus d’un. Le grand-père, qui vit avec son fils, sa bru et leurs deux enfants, a connu le dernier empereur (...)
L’essentiel de l’activité de M. Zha tourne autour du tourisme et de la rénovation des vieilles bâtisses selon la tradition, qu’il apprend à maîtriser : « Avant, on jetait les objets anciens. C’est regrettable. J’apprécie les maisons du village, avec leur toit en tête de cheval. » Et d’ajouter, émouvant : « Ma vision a été influencée par l’extérieur, ceux qui ont rénové les maisons, les peintres... Ils nous ont donné l’envie et le goût de regarder. »
Le poète des pinceaux
Signe de renaissance du village, le retour d’artisans tel M. Zha Riwang, fabricant de pinceaux pour la calligraphie ancienne et moderne (3). (...)
La lassitude du médecin aux pieds nus
On le voit souvent sur sa moto, la sacoche à l’arrière, dans les rues de Zhaji. Le docteur se rend régulièrement chez les patients, même si un dispensaire rassemblant cinq médecins s’est ouvert en bas du village.La pièce principale de sa maison donne sur une cour carrée fleurie et charmante. Avec les deux canapés anciens en bambou acajou et un banc, elle pourrait ressembler à une salle d’attente, n’était la présence de sa fille qui fait ses devoirs sous la surveillance de sa mère. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les lieux ne respirent pas l’opulence. A l’opposé des villageois, le docteur a plutôt vu son niveau de vie reculer.
Il exerce depuis plus de vingt ans. (...)