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Reporterre
Au Cap-Vert, une île submergée par les déchets du monde entier
Article mis en ligne le 19 juillet 2022

Sur l’île déserte de Santa Luzia au Cap-Vert, près de 250 tonnes de déchets s’échouent chaque année. Une situation alarmante alors que l’île est classée réserve naturelle et que l’archipel ne dispose d’aucune solution de traitement ou de recyclage.

Comme tous les ans, l’ONG cap-verdienne de protection de l’environnement Biosfera mobilise des bénévoles pour organiser une campagne de nettoyage sur l’île déserte. Ce territoire, perdu au milieu de l’océan Atlantique, est à quelques heures de bateau de Mindelo, la seconde ville de l’archipel du Cap-Vert. Des tonnes de déchets naviguent parfois des milliers de kilomètres, au gré des courants marins, avant de s’échouer sur la côte de Santa Luzia. Ici, les plages de sable fin ont laissé place à des filets de pêche abandonnés, des bouteilles en plastique et des emballages en tout genre. (...)

Après trente minutes de marche à travers les dunes de sable pour quitter le camp au sud et rallier le nord-est de l’île où se concentrent les déchets, l’équipe d’une dizaine de volontaires et de scientifiques armés de leurs chapeaux et de leur crème solaire arrive sur place.

« Jamais je n’aurais imaginé une telle quantité de déchets ici, sur une île déserte. Ça vient d’où tout ça ? » s’interroge Edson, l’un des volontaires et musicien à Mindelo. (...)

« On va partir d’ici et remonter la plage, on ramasse tous les déchets qu’on trouve et on les met dans les poubelles qui sont sur les dunes », indique-t-il à la petite équipe. « No bai ! » (« C’est parti ! ») conclut le jeune cap-verdien. (...)

Territoire désert, Santa Luzia est occupée sporadiquement par quelques pêcheurs de l’île de São Vicente venus passer la nuit avant de retourner en mer. Personne n’y vit sur la durée. La faute à un climat extrêmement aride, à un vent qui ne s’arrête jamais et à l’absence d’eau douce. Cette hostilité contraste avec l’extrême richesse de la faune et de la flore de Santa Luzia, seule île inhabitée du Cap-Vert. Classée réserve naturelle protégée, elle constitue un lieu important dans l’Atlantique pour la nidification des tortues caouannes et abrite des reptiles et des oiseaux endémiques, comme l’alouette de Razo, qui sont menacés. (...)

« On fait cette campagne de nettoyage tous les ans, juste avant la saison de nidification des tortues marines, indique à Reporterre la biologiste marine Leila Teixeira. 80 % des déchets qu’on trouve sur les plages de Santa Luzia sont des engins de pêche, principalement des filets. Ils constituent un piège mortel pour les milliers de tortues et leurs bébés qui viennent ici. On ramasse tous les déchets et on les ramène un peu plus haut sur la plage, dans de grandes poubelles pour laisser la voie libre aux tortues. » (...)

« La plupart des déchets qu’on trouve ici ne viennent pas du Cap-Vert, affirme la biologiste, ils viennent surtout d’Afrique du Nord, d’Europe et parfois d’Amérique. La plage d’Achados [1] est soumise aux courants marins dominants, notamment le Gyre nord-atlantique et le courant des Canaries qui apportent en permanence tous ces déchets. » (...)

L’an dernier, Biosfera estime que 250 tonnes déchets se sont échoués sur les 4 kilomètres de cette plage (...)

Depuis 2021, l’ONG tente de caractériser et quantifier le plastique trouvé sur les plages de Santa Luzia. Des zones de 10x10 mètres sont ratissées intégralement à différents endroits, près des dunes ou plus proches de l’océan sur l’estran, puis les déchets sont pesés, mesurés et triés.

« On a majoritairement des bouts de filets, mais on trouve aussi beaucoup des pots à poulpes en plastique. C’est une technique de pêche utilisée en Mauritanie, où les pots sont immergés et attachés entre eux. » Sur la plage, les bouchons de bouteilles sont légion. Majoritairement des bouchons Sidi Ali ou Ciel, deux marques d’eau minérale, commercialisées principalement dans les pays du nord-ouest de l’Afrique. En 2019, Biosfera avait recensé des déchets de près de vingt-cinq pays différents (...)

« Ce qu’on fait ici, c’est limiter la casse. On n’a aucune solution pérenne pour ces déchets, donc on se contente de les amener quelques mètres plus haut pour laisser la plage propre et sans danger pour les tortues qui viennent pondre », regrette la biologiste portugaise.

Biosfera travaille néanmoins sur une solution pour recycler ces déchets sur l’île voisine de São Vicente. (...)

Le recyclage est d’autant plus compliqué que ces déchets venus de l’océan ont parfois dérivé plusieurs mois en mer et ont accumulé des POP [2], des polluants organiques persistants, rendant leur transformation dangereuse, voire impossible. Nombre de plastiques se désagrègent également sous forme de petites particules micro, voire nanoscopiques (...)

« L’année prochaine, on retrouvera la même quantité de déchets, voire pire » (...)

Dans un nouveau rapport, l’OCDE estime que la production de déchets plastiques pourrait tripler d’ici à 2060 si des mesures « strictes et coordonnées à l’échelle mondiale » ne sont pas prises.