Alors que le patron d’Amazon, Jeff Bezos, réfléchit à une livraison par drone de ses produits. Jean-Baptiste Malet, auteur du premier livre d’enquête en immersion sur Amazon, revient sur la vision du futur du géant de la vente en ligne.
Pour ma part, j’aurais préféré le tapis volant – je trouve cela plus poétique – mais je ne suis malheureusement pas membre de l’équipe de communication de la multinationale Amazon, une communication gérée en France par Euro RSCG. Je dois d’ailleurs préciser ici qu’ils sont plutôt impolis car ils ne répondent jamais à mes sollicitations.
Cette histoire de drone, en vérité, traduit d’abord la profonde niaiserie de nombreux journalistes à travers le monde. Je ne vais pas expliquer en détail pourquoi ces drones livreurs sont parfaitement irréalistes car d’autres l’ont déjà écrit ailleurs. La stratégie de communication d’Amazon est justement que nous débattions tous pour ou contre ces drones livreurs.(....)
Cette histoire, parfaitement irréaliste, me stupéfait. Si demain un homme politique français explique qu’il est en mesure de faire passer le chômage sous la barre des 2% en cinq ans, aura-t-il le même succès médiatique ? Non. Mais quand le Messie réincarné sur Terre, Jeff Bezos, PDG d’une multinationale de l’économie numérique, met en scène avec ruse un joli conte pour enfants, l’indigence intellectuelle d’une horde de médiocres fait que cela fonctionne et que tout le monde en parle. C’est consternant. À mon sens la raison d’être des médias est d’incarner un contre-pouvoir, de vérifier la véracité des discours, et de stimuler l’esprit critique. Pas de s’émerveiller de sornettes en attendant l’avènement d’un lointain paradis technologique. (...)
Amazon a besoin d’embaucher beaucoup moins de main d’oeuvre qu’une activité de commerce de proximité. Je ne porte aucun jugement moral sur la chose. Je répète cependant que tous les politiques affirmant qu’Amazon « crée de l’emploi » pour justifier des subventions publiques d’aide à l’emploi sont des menteurs. Non seulement Amazon n’a pas besoin de ces aides publiques, mais le Syndicat de la librairie française a mesuré qu’à chiffre d’affaires égal, une librairie de quartier génère 18 fois plus d’emplois que la vente en ligne. (...)
10 millions de dollars de chiffre d’affaires pour Amazon représenterait trente-trois suppressions d’emplois dans la librairie de proximité. Je précise qu’Amazon ne vend pas que des livres puisque vous pouvez y acheter à votre guise une pelle à tarte, un slip, un teckel bas de porte anti-courant d’air ou un taille-haie électrique. Mon rôle de journaliste est de rappeler ces chiffres pour que chacun puisse disposer des faits et juger si Amazon crée véritablement des emplois, ou en détruit. (...)
Amazon n’est pas une simple multinationale. C’est un modèle de société. Jeff Bezos agit selon sa vision du monde, son idéologie : il est libertarien. Il serait contre-productif de limiter la critique globale de ce modèle à la seule pénibilité du travail. En tant que journaliste infiltré chez Amazon, j’ai voulu éviter cet écueil. C’est pour cela que j’ai préféré rédiger un livre plutôt que de signer un reportage. D’autant que la véritable spécificité d’Amazon n’est pas la pénibilité du travail dans ses usines – beaucoup d’usines ou de chantiers ont des conditions de travail terribles et Amazon n’est pas un cas isolé.
La spécificité d’Amazon, c’est son organisation interne impitoyable pour l’humain, élaborée à partir de son infrastructure informatique, avec ses bornes wi-fi disséminées partout, ses caméras de surveillance, son contrôle total de l’individu, de la productivité ainsi que son paternalisme maison très idéologique. La spécificité d’Amazon, c’est que son infrastructure informatique complexe a pour objectif d’exploiter à outrance la machine qui réalise les opérations les plus complexes des entrepôts : l’être humain.
Beaucoup bavardent à propos de la robotisation future d’Amazon. Seulement pour l’heure, l’exploitation d’intérimaires est beaucoup, beaucoup plus rentable. D’autant qu’à la différence d’un robot, un intérimaire ne se remplace pas quand il est cassé. Amazon le congédie et il est immédiatement remplacé par un autre chômeur. (...)
Si un salarié ne respecte pas la cadence, les sanctions peuvent aller jusqu’au licenciement. La pression est telle que nombre d’entre eux souffrent de maux de dos, de dépression. Beaucoup de travailleurs en CDI finissent par jeter l’éponge après plusieurs années de travail chez Amazon. La moyenne d’âge est 25-35 ans. Rarement au delà. Les pauses sont rognées par le temps de marche vers les pointeuses situées au bout de l’usine. À la sortie, les salariés doivent parfois passer à travers des portiques pour vérifier qu’ils n’ont rien volé. S’il y a un doute, les vigiles peuvent utiliser des détecteurs de métaux et effectuer des fouilles au corps. Parce qu’Amazon considère que tout travailleur est un voleur potentiel, les travailleurs sont fouillés dès qu’ils sortent de l’entrepôt, sur un temps non rémunéré, pouvant aller jusqu’à 40 minutes par semaine. Aux États-Unis, des travailleurs viennent de déposer des plaintes à ce sujet. (...)
C’est un univers d’ultra-compétition, où l’on galvanise les ouvriers avant les prises de poste pour les inciter à devenir des « top-performers ». Est « top-performer » celui qui dépasse les objectifs assignés : c’est un stakhanoviste réinventé par Amazon. J’ai aussi assisté personnellement à des scènes de délation relatées dans mon livre. L’objectif de tout cela ? Le rendement. (...)
Le paternalisme version Amazon a pour racine le paternalisme pratiqué par de nombreuses entreprises étasuniennes afin d’organiser une cohésion de la masse salariale. Mais Amazon a sa spécificité. Car outre les lipdubs, les soirées bowling, les chasses aux œufs à Pâques sur le parking et le droit de venir travailler déguisé en clown, en sorcière ou en basketteur selon le thème fixé par Amazon, ce “fun” de façade se conjugue à une organisation martiale des entrepôts, où chaque travailleur, je l’ai dit, est épié, surveillé, éventuellement dénoncé, suivi à la trace par son outil de travail. La carotte, et le bâton. Je développe cela dans mon livre. C’est à mon sens une technique d’emprise psychologique, une forme de conditionnement où l’individu doit se diluer dans le collectif. Certains de ces aspects se retrouvent dans d’autres entreprises mais Amazon les cultive à l’extrême. Amazon est un univers hautement liberticide. Il suffit pour s’en convaincre de lire les annexes du règlement intérieur que je reproduis dans mon livre. (...)