Bandeau
mcInform@ctions
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
Bondy Blog
« A un moment donné, pour ne pas crever, il n’y a pas d’autres choix que l’affrontement »
Article mis en ligne le 19 mai 2020

Comment se défendre face à la violence sociale, à la violence policière ou à l’oppression ? Philosophe et professeur à l’université Paris-VIII de Saint-Denis, Elsa Dorlin a réfléchi à la question. Dans son livre, Se défendre, Elsa Dorlin parle justement d’auto-défense et de la manière dont les populations dominé-e-s ont été dépourvues du pouvoir de se défendre. Entretien.

BB : Sur les réseaux sociaux, les violences policières sont de plus en plus souvent filmées et diffusées. Une application, « Urgence Violences Policières », a même été lancée ces dernières semaines comme « une arme de surveillance et de protection citoyenne. » Est-ce que vous y voyez une forme d’auto-défense des quartiers populaires ?

Elsa Dorlin : Clairement, l’application relève de l’auto-défense citoyenne et de l’auto-défense tout court. Cela s’inscrit dans une stratégie politique qui a une histoire, qui consiste à surveiller ceux qui nous surveillent et à dénoncer l’arbitraire. Les exactions policières sont souvent justifiées par un discours médiatique et politique qui consiste à dire que la police ne fait que « répondre » à une violence première, ou que le maintien de l’ordre doit atteindre un niveau élevé de violence car ce serait la seule réponse possible à une violence dont seraient responsables les personnes incriminées. Pour dénoncer ce discours, la captation des images est très importante.

Les images devraient permettre l’ouverture d’enquêtes et des actions en justice, mais on voit que la plupart des actions qui ont été engagées après la mort d’individu-e-s du fait de l’intervention policière, ou pour des blessures, des mutilations ou littéralement des scènes de tabassage… bref, la plupart du temps les enquêtes ne sont pas ouvertes, ou les plaintes sont classées sans suite. Les images ne suffisent donc pas, mais c’est déjà une forme de contre-pouvoir, elles permettent de restaurer une puissance de dénonciation et de résistance et sont une archive de la violence d’Etat. (...)

le déni de ce racisme – au sein de la police et des institutions politiques ou médiatiques, des tribunaux – permet de ne jamais reconnaître la réalité de la violence, d’entraver la reconnaissance de la vérité et de ne jamais rétablir la justice. C’est une analyse politique qui est aussi là depuis longtemps, je pense au MIB (Mouvement de l’Immigration et des Banlieues, ndlr), qui a toujours élaboré un arsenal critique pour politiser la question dite des « banlieues » et qui a analysé le racisme structurel qui maintient un groupe social totalement sans défense face à la violence de l’Etat.

L’image en tant que telle est donc nécessaire mais elle n’est donc pas suffisante, la preuve par l’image ne suffit pas. Il faut s’attaquer au racisme en tant que prisme à travers lequel on établit ce qui est, à partir duquel on dit ceci est la réalité de ce qu’il s’est passé. (...)

Les quartiers populaires ont été et sont un laboratoire d’expérimentation cru, crasse, de ce que ça veut dire un Etat libéral répressif, c’est-à-dire un territoire dans lequel il n’y a plus de services publics, dans lequel on est assigné à une contrainte et une pression économique telles que même travailler ne suffit plus pour survivre, où on est confiné dans des habitats insalubres, des environnements pollués, et où on est exposé à la violence policière. (...)

Je pense que la voix juridique est essentielle, mais on voit bien que le système judiciaire ne permet que rarement de rétablir la vérité et la justice comme l’ont démontré des recherches universitaires sur la question (...)

Les habitants et les habitantes font l’expérience quotidienne de la violence continue, permanente, au niveau social, sanitaire, policier, judiciaire, économique, culturel et donc évidemment que l’auto-défense ne se réduit pas à se défendre immédiatement contre le harcèlement policier.

Les formes d’auto-défense mises en place de façon exemplaire par le Black Panther Party for Self-Defense à Oakland à la fin des années 60 ne se sont jamais limitées à se défendre physiquement ou militairement. Cela aurait été sans issue. Car il faut bien comprendre que la violence policière fonctionne selon un double registre : elle expose les personnes à la violence et donc les laisse être sans défense ; or, être sans défense, ça signifie aussi que même si on essaye de se défendre, de toute façon on est démuni parce qu’on sera toujours accusé d’avoir été l’agresseur ou d’avoir commis la première infraction, qui de toute façon justifiera forcément la violence policière en retour. (...)

En France, je pense que la focalisation, dont les médias mainstream se délectent, sur les images de Villeneuve-la-Garenne, sur les feux d’artifices lancés sur les patrouilles de la BAC, sur l’image vue et revue de la voiture brûlée, produit une opinion publique considérant que banlieue est égal à violence et donc que la répression policière est légitime. Mais ces révoltes, c’est de la résistance à un harcèlement quotidien, à une violence d’Etat, on parle concrètement de personnes qui parce qu’elles sortent dans la rue risquent de se faire tuer.

Plus encore, ces images viennent invisibiliser, rendre inaudible toute une organisation et toute une auto-défense des quartiers populaires. S’il y a encore de la puissance pour réagir face à la police et à l’assassinat de jeunes des quartiers populaires, c’est bien qu’en amont il y a des formes d’auto-organisation liées au soin, à la survie quotidienne, qui sont là depuis des décennies et qui permettent de maintenir cette puissance d’agir. (...)

il faut relire Frantz Fanon et ne pas oublier la chose suivante : l’une des ruses les plus efficaces de la domination et de dire au dominé comment et par quels moyens il doit se libérer.

Les révoltes sont considérées comme des formes repoussoirs, effrayantes, violentes, chaotiques, gratuites ou inutiles ; parce que c’est une façon efficace de les dépolitiser, y compris d’opposer à l’intérieur et à l’extérieur des quartiers populaires les personnes, c’est-à-dire d’empêcher la solidarité. (...)

Cela montre à quel point l’auto-défense passe par l’auto-défense psychique et à quel point est immense la fatigue de devoir se défendre contre ces stigmates, ces représentations et ces pièges. L’auto-défense psychique est là aussi vitale : elle rend possible l’auto-détermination, sa propre définition des modalités de son émancipation, des formes d’organisation viables. (...)

l’auto-défense semble la seule chose qui reste. Et si l’auto-défense devient le seul mode d’action collectif ou individuel possible, à l’échelle mondiale, c’est précisément parce que la situation à l’échelle mondiale, faite par le néolibéralisme mondialisé – qui ne peut être que raciste et sexiste – c’est de porter atteinte, d’exposer au risque de mort les populations.

Ce sont bien des gouvernements de mort qui nous exposent à des risques de mort sociale, physique, environnementale, alimentaire, sanitaire, sexuelle, culturelle, intellectuelle. Donc face à ça, il ne reste plus que l’auto-défense. Il n’est même plus question de débattre de la violence d’ailleurs : on peut laisser les salons parisiens s’émouvoir sur « est-ce-que tout cela justifie de devenir violent ? ». Car au fond, sauver sa vie, sauver une vie possible, digne, ce n’est pas ça qui est violent. A un moment donné, pour ne pas crever, il n’y a pas d’autres choix que l’affrontement (qui peut d’ailleurs prendre des expressions différentes). (...)

La répression et la surveillance vont se généraliser, s’intensifier. Evidemment, quand je parle de néolibéralisme, ce ne sont pas seulement des mots. Quand on donne, par exemple, un pouvoir de contrôle des attestations ou des pratiques à des agents privés – je pense aux vigiles, aux agents de sécurité de la RATP ou de la SNCF, qui en raison même de la casse du service public, ne sont plus payés qu’au nombre d’amende qu’ils donnent -, on comprend bien que ce seront des contrôles massifs et évidemment, en première ligne, ce seront les personnes racisées qui seront ciblées, les journalistes, les personnes engagées et politisées…

Rappelons-nous les unes de ces derniers mois dans les journaux d’extrême droite ou dits républicains – les « intersectionnels », les « obsédés de la race », les « gilets jaunes qui ruinent la France »… (...)

C’est notre devenir immédiat : de façon inexorable, des pans de plus en plus importants de la population, qui jusqu’ici étaient plus ou moins épargnés – pour des questions de ligne de couleur, de processus coloniaux, qui vont de pair avec les antagonismes de classe – le seront de moins en moins.

La reconnaissance faciale testée à la station de RER Châtelet, le fichage des malades et de leur entourage en violation du secret médical, le fichage des élèves critiques à l’encontre de la politique du gouvernement, les mesures économiques, sociales qui seront prises au nom de la lutte contre la maladie participent de la même stratégie que celles prises il y a quelques années contre le terrorisme (...)

Cet état de fait devrait peut-être nous convaincre de nous radicaliser en notre fort intérieur. Avant même de parler d’organisation collective, il me semble que chacun et chacune en ce moment fait face à un dilemme : fermer les yeux ou les ouvrir grands et regarder ce qui se passe, ce qu’est la réalité. Il ne s’agit pas de rêver à ce que sera le monde d’après, mais probablement de prendre acte qu’il n’y en aura pas si on continue de fermer les yeux et de passer son chemin comme si de rien n’était.