Hier peu fréquents et rarement médiatisés, les suicides sur le lieu de travail deviennent de plus en plus nombreux, surtout dans les grandes entreprises. En cause, l’intensification des tâches et, bien souvent, l’isolement, alors que les collectifs se brisent sur la mise en concurrence des salariés. A La Poste, l’hécatombe continue sans que les dirigeants s’en émeuvent.
Entre mai 2009 et mai 2013, au moins quatre-vingt-dix-sept employés de La Poste se sont suicidés ou ont tenté de le faire. Le décompte élaboré par des postiers, encore très largement méconnu, n’est pas exhaustif, mais il est vérifiable. Cette hécatombe coïncide avec l’accélération de la restructuration à marche forcée de l’entreprise, devenue société anonyme de droit privé en mars 2010.
L’ouverture à la concurrence des services postaux, orchestrée depuis 1992 par la Commission européenne et imposée aux Etats membres de l’Union par trois directives (1997, 2002 et 2008), a toujours été en phase avec les projets des « élites » économiques et politiques françaises. Dans les années 1960, les modernisateurs pensaient déjà que le statut de fonctionnaire pourrait être « vidé progressivement de son sens par une politique des petits pas (1) ». Cinquante ans plus tard, les petits pas ont cédé la place à la machine à broyer.
Entre 2009 et 2011, vingt-cinq mille six cents emplois (2) ont été supprimés à La Poste. (...)
La direction de l’entreprise n’ignore rien de tout cela. Le rapport Kaspar décrit cette dégradation des conditions de travail. Toutefois, soucieux de présenter une version « équilibrée » des faits, il n’explicite pas son lien avec la stratégie du groupe, jugée « légitime ». Les témoignages du personnel harcelé n’ont pas été pris en compte, pas plus que les propositions des syndicats n’ont été annexées. (...)
Les suicides sont facilement imputés aux « fragilités personnelles » de « gens un peu inadaptés », soutenus par des « syndicats minoritaires » (Sud) dont les modes de protestation, estime M. Bailly, ne se saisiraient plus que de « faits divers » et joueraient sur « l’émotion et la médiatisation ». Selon lui, « tous les baromètres sont rassurants : relation au travail, satisfaction, fierté d’appartenir à l’entreprise (6) ».