Il y a un an, une équipe écolo-gauche-citoyens remportait la mairie de Grenoble. Mène-t-elle bien la barque ? Pour le savoir, Reporterre est allé voir. Constat : le difficile équilibre entre idéaux et réalité. Le bilan : bon, malgré des erreurs et les finances en berne laissées par l’équipe précédente.
Un nouveau concept météo a été inventé pour le micro-climat politique de Grenoble : un nouvel anticyclone baptisé la « radicalité pragmatique » par Eric Piolle, le maire de Grenoble, dans une interview sur France Info. A l’heure de célébrer sa première bougie à la tête de la ville, la formule consacre un premier bilan de la nouvelle équipe : la radicalité pour le maintien de la ligne du projet politique, mais le pragmatisme pour sa nécessaire adaptation… à moins que ce ne soit l’inverse. Une ambiguité qui nourrit le débat : les uns dénoncent des contradictions irréconciliables. Et les autres assument : la radicalité pragmatique, c’est profiter de l’exercice du pouvoir pour tenter d’en changer l’orientation. (...)
« On ne peut pas réussir un changement tout seul. La vraie exigence, quand on est radical, c’est d’associer tout le monde. La radicalité pragmatique, c’est donc d’être prêt à travailler avec les grands industriels si ça nous permet d’atteindre nos objectifs », explique Enzo Lesourt, conseiller spécial du maire.
Mais pour Le Postillon, journal satirique grenoblois, les masques tombent : « Peut-être que leur courage politique n’est pas à l’endroit attendu. Pas pour combattre les multinationales, pas pour défendre le service public, mais pour aboutir à des résultats éco-techniques », juge-t-il.
L’épineuse question de l’éclairage public
En cause, la question de l’éclairage public à Grenoble. Le marché a été mis en concurrence par une procédure d’appel d’offres en 2012 et la commission publique rend son verdict quelques mois seulement après que l’équipe municipale a hérité du dossier : l’offre la plus intéressante était émise par une filiale de Vinci. C’est ainsi que l’éclairage public, jusque-là en régie publique, doit passer dans les prochains mois dans le giron du privé – et de Vinci, de sucroît, bien connu pour ses exploits à Notre Dame des Landes.
L’adjoint au maire chargé de l’urbanisme, Vincent Fristot, insiste sur l’efficacité : « L’enjeu est d’améliorer la qualité et le coût de l’éclairage public, jusqu’alors délaissé par les précédents gestionnaires. Or, l’offre sélectionnée doit permettre de diviser par deux la consommation d’énergie et de réduire ainsi la facture des grenoblois », explique-t-il à Reporterre.
« L’intention est louable. Mais cette petite ambition (il y a bien plus dispendieux comme gouffre énergétique) doit-elle être plus importante que la lutte contre les grands groupes privés ? », interroge-t-on du côté du Postillon.
Réponse du cabinet du maire : « La priorité, c’est le résultat. Il est regrettable que ça passe dans le privé, mais on assume cette contradiction. Il faut sortir des débats clivants et des discours de nature idéologique ».
Majorité originale
Un ton qui déroute, à l’image de la majorité originale qui gouverne la seizième ville de France depuis un an. La coalition de responsables politiques EELV et PG avec des mouvements associatifs historiques de la ville – l’ADES et le réseau citoyen – a ouvert une brèche dans un paysage politique sclérosé.
Sous les projecteurs, l’équipe municipale a engagé des premières réformes. Sur la pratique des élus d’abord : baisse de rémunération des élus de 25 %, retransmission en direct sur internet des conseils municipaux, et fin de la voiture avec chauffeur pour un maire qui se déplace à vélo tous les jours.
Puis décision de ne pas reconduire le partenariat avec Decaux pour les panneaux publicitaires, « un moyen de desserrer l’étau de l’intérêt privé et de combattre la commercialisation de l’espace public », selon Elisa Martin, la première adjointe au maire.
Par ailleurs, la ville s’est engagée à un effort supplémentaire de 20 % d’efficacité énergétique par rapport à la règlementation thermique. Elle rend des avis négatifs sur les projets de crèche privée – « pour ne pas faire des politiques de l’enfant un nouveau grand marché », dixit Elisa Martin. Elle a adopté un Plan local d’urbanisme qui plafonne la hauteur maximale de construction en ville à 33 mètres. Elle a annoncé la fin des caméras de vidéosurveillance et un retour à l’armement partiel pour la police municipale. Elle prépare un service public de l’eau qui offrirait la gratuité des premiers mètres cubes.
Paquebot municipal dans la tourmente du budget
« Ils sont rentrés dans le noyau dur de la politique locale », analyse Alain Dontaine, compagnon de route du PG. Un baptême parfois délicat pour une équipe surprise par son succès : « Personne n’avait anticipé qu’on se retrouve seul à la barre, avec un Parti socialiste refusant l’alliance au second tour », se souvient Pierre Meriaux, aujourd’hui conseiller municipal délégué au tourisme et à la montagne.
Beaucoup découvrent ce « paquebot municipal », lourd à gérer avec ses inerties administratives - et des secousses inattendues. (...)
L’expérience grenobloise n’est rien d’autre, au fond, que le classique problème politique posé à ceux qui veulent la changer : jusqu’où accepter le cadre contraignant du réel sans trahir l’éthique du projet ? A quel moment la pratique concrète corrompt-elle l’idéal programmatique ? Quand la gestion prend-elle le pas sur l’ambition ? Où le compromis devient-il compromission ? (...)