Une initiative proprement révolutionnaire a pris forme hier à Ibagué, capitale musicale de la Colombie. Et cela ne concerne pas que la Colombie. Nous faisons pari, aux humanités, que la création d’un parti politique d’un genre totalement neuf, le Parti des enfants, conçu par des jeunes de 9 à 14 ans, éclaire enfin notre avenir commun. Nous adhérons d’ores et déjà au Manifeste que ces très jeunes gens ont écrit, dont ils ont eu la grâce de nous confier l’exclusivité, parce que nous pensons que cela peut tout bouleverser, mondialement : en effet, qui saurait s’opposer à l’enfance ? (...)
Le « parti des enfants » : utopie ou promesse ?
L’idée pourrait sembler candide : un parti des enfants, un mouvement politique né de ce que le monde des adultes oublie trop souvent — la fragilité, la curiosité, la capacité d’émerveillement. Et pourtant, au fil du 20e siècle, cette utopie a plusieurs fois tenté de prendre corps, entre pédagogie et provocation démocratique. En Inde, dans les années 1990, des enseignants du Kerala créent le Children’s Political Party : pas un parti au sens électoral, mais une école de démocratie. Les élèves y forment un gouvernement fictif, débattent, votent des lois sur leur environnement ou leur école. L’idée : apprendre tôt la responsabilité politique plutôt que la subir plus tard. En Italie, dans les années 2000, un Partito dei Bambini prône la reconnaissance symbolique du vote des mineurs : chaque enfant devrait “compter” dans la représentation, ses parents disposant d’une voix supplémentaire pour exprimer l’intérêt des générations futures. L’expérience resta marginale, mais fit écho à un débat déjà présent en Allemagne, où quelques députés avaient proposé un “vote familial” pondéré par le nombre d’enfants. Ailleurs, la référence demeure satirique, comme en Islande, où le comédien Jón Gnarr fonde en 2009 Le Meilleur Parti, projetant de gouverner Reykjavik “comme une maison d’enfants”, c’est‑à‑dire avec pragmatisme, amusement et responsabilité. Derrière l’humour, un constat sévère : les adultes politiques ne savent plus jouer — ni rêver.
L’histoire d’un “parti des enfants” est donc celle d’un renversement symbolique : donner droit de cité à ceux qu’on dit trop jeunes pour comprendre, alors même qu’ils supportent les conséquences des choix faits en leur nom — climatiques, économiques, existentiels. Cette idée ressurgit aujourd’hui : parlements de jeunes, conseils citoyens juniors, plaidoyers à l’ONU pour un ombudsman mondial de l’enfance. Ce n’est plus une blague ni une utopie, mais une nécessité démocratique : intégrer dans la décision le regard de ceux qui n’ont pas encore voix au chapitre.
Mais un Parti des enfants, cela n’a encore jamais existé en tant que tel. Et voilà que ça arrive. En Colombie, avant sans doute d’essaimer partout. Ce n’est même pas la "Gen Z" : après la lettre "Z", il n’y a plus rien, dans l’alphabet. Il faut tout reprendre, du début. (...)
Le manifeste fondateur du Parti des enfants
(Ibagué, 27 décembre 2025)Nous, enfants d’aujourd’hui, parlons au nom du monde que nous habitons et de celui que nous laisserons à d’autres enfants. Nous ne sommes pas un jeu, ni une décoration. Nous sommes déjà des citoyens du vivant.
Nous voulons que notre parole soit écoutée quand il s’agit de décider de l’école, de la nature, du logement, de la santé, mais aussi de la paix, du travail et de la dignité. Tout cela nous concerne, même si nous n’avons pas encore de carte d’électeur.
Nous voulons un monde où vivre bien ne veut pas dire posséder beaucoup, mais prendre soin – des autres, de la terre, des animaux, du ciel. Nous croyons que la terre n’appartient à personne, mais que chacun lui appartient.
Nous demandons :
que la voix des enfants soit reconnue dans les conseils municipaux, les écoles et les médias ;
que chaque décision publique prenne en compte ce qu’elle change pour l’avenir des enfants et de la planète ;
que les filles et les garçons aient les mêmes droits, les mêmes rêves possibles ;
qu’on mette fin à la pauvreté et à la honte qu’elle impose ;
qu’on protège les forêts, l’eau, les oiseaux, comme on protégerait un ami.
Nous ne cherchons pas le pouvoir, mais la justice. Nous ne voulons pas dominer, mais participer. Nous voulons inventer, avec les adultes de bonne volonté, un "bien vivre" partagé : une manière douce et courageuse d’habiter le monde.
Notre parti n’a ni chef, ni drapeau, mais une promesse : faire entendre la voix de ceux qui ont encore le temps de rêver — et l’intelligence, même sio on est encore petits, de voir que tout commence maintenant.