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Mediapart
Situation à Gaza : « En Europe, les autorités attendent que ça passe »
#israel #palestine #Hamas #Cisjordanie #iran #Europe #France
Article mis en ligne le 24 janvier 2024
dernière modification le 23 janvier 2024

L’universitaire Jérôme Heurtaux déplore le décalage entre les crimes commis dans la bande de Gaza et le « filet d’eau tiède » du débat français et européen. Une réaction est d’autant plus nécessaire, selon lui, que le gouvernement israélien s’abrite derrière des valeurs communes aux démocraties.

Après 100 jours de guerre dans la bande de Gaza, la dévastation de ce territoire et les souffrances de sa population ont atteint des niveaux paroxystiques. Plus de 24 000 personnes ont été tuées, des dizaines de milliers d’autres sont blessées ou portées disparues, et 1,9 million ont été déplacées dans des conditions humanitaires indignes. Au moins un immeuble sur deux a été endommagé ou détruit, l’insécurité alimentaire est généralisée, mais l’aide ne peut être distribuée qu’au compte-gouttes.

En France, et plus largement dans les pays occidentaux, le conflit est devenu un sujet d’actualité parmi d’autres, en dépit de développements judiciaires inédits, comme la poursuite d’Israël par l’Afrique du Sud devant la Cour internationale de justice. Rares sont les responsables politiques ou les grandes voix de la société civile à défendre clairement une stratégie de pressions et de sanctions à l’égard du gouvernement israélien. (...)

Jérôme Heurtaux : Il y a quand même des voix qui s’expriment. Mais certaines sont d’emblée disqualifiées par leur origine politique, comme c’est le cas pour les représentants de La France insoumise (LFI), sans cesse renvoyés à leur faute inaugurale du 7 octobre, lorsqu’ils se sont refusés pour la plupart à parler de « terrorisme ». D’autres, comme celles de l’universitaire Didier Fassin, auteur de plusieurs tribunes sur le sujet, ont fait l’objet de vives attaques. (...)

Une gêne pesante a gagné les milieux politiques, médiatiques et académiques, globalement en phase avec la position timorée et inaudible des autorités françaises. Je suis frappé de l’autocensure qui règne parmi nombre de spécialistes de la région, certains étant échaudés du climat pesant qui règne à l’université. Dans la presse dominante et la majorité de la classe politique, on sent un souci de contrebalancer systématiquement ce qui se passe à Gaza par la fameuse évocation du droit d’Israël à se défendre.

Or, sur place, un seuil d’immoralité a été franchi, qui suscite chez moi comme chez beaucoup d’autres une indignation constante, redoublée par la discrétion ou le silence de personnes pourtant bien plus qualifiées que je ne le suis pour évoquer ce conflit. (...)

Il y a bien sûr l’effroi paralysant produit par les attaques du Hamas et de ses alliés le 7 octobre. Je n’ai pas de difficulté à les qualifier de terroristes, mais je n’y vois pas une justification à l’absence d’opposition vigoureuse à ce qui se passe en représailles à Gaza (...)

Si l’on remonte dans le temps, plus personne n’oserait justifier le massacre de Sétif en Algérie, commis par l’armée française le 8 mai 1945 en représailles d’émeutes ayant causé la mort de colons, au nom du « droit à se défendre ».

Quelle que soit leur qualification historique ou juridique – crime de guerre, contre l’humanité, crime de génocide… –, les crimes commis aujourd’hui par les autorités israéliennes peuvent donc être dénoncés au nom d’une position morale, humaniste. Et l’humanisme n’est pas un antisémitisme ! De la même façon, on peut penser la légitimité de la résistance palestinienne à l’oppression coloniale, tout en condamnant et demandant justice pour les crimes commis par le Hamas le 7 octobre. (...)

ce qui se passe aujourd’hui dans la bande de Gaza heurte de plein fouet, et de manière singulière, notre confort moral.

Premièrement pour des raisons historiques. L’existence d’Israël a dépendu de la communauté internationale et des Européens notamment. Depuis sa création, les Occidentaux, et notamment la France où vit la deuxième diaspora juive au monde, ont toujours été impliqués dans la région. (...)

Deuxièmement pour des raisons plus contemporaines. L’action militaire israélienne en cours est faite au nom de valeurs que l’on partage : la paix, l’antiterrorisme et la démocratie. Or, celles-ci sont détournées pour couvrir des atteintes massives au droit international et humanitaire. (...)

d’où vient cette méthode qui revient à lutter contre le terrorisme en tuant massivement des civils ? Comme l’a dit le député Jean-Louis Bourlanges, qui n’est pas connu pour son radicalisme d’extrême-gauche, la violence du Hamas est inexcusable « mais pas sans cause ». (...)

les démocraties qui soutiennent la vengeance israélienne ne font qu’affaiblir l’idée démocratique un peu partout dans le monde. (...)

La CIJ est une institution internationale sans couleur politique, c’était une bonne arène à investir, au-delà de ce qu’on pense du gouvernement sud-africain. (...)

nouveau ministre des affaires étrangères, Stéphane Séjourné, en réponse à Danièle Obono [députée LFI – ndlr] qui l’interrogeait sur le sujet. « Accuser l’État juif de génocide, c’est franchir un seuil moral », a-t-il dit. La genèse historique d’un État le mettrait donc au-dessus de tout soupçon, davantage que son action concrète. C’est plutôt cette conception qui me paraît relever d’une faute morale !

Le même a ajouté : « On ne peut exploiter la notion de génocide à des fins politiques. » Qu’il aille le dire à Benyamin Nétanyahou ! Le premier ministre israélien ne cesse de faire référence à la Shoah pour justifier sa guerre contre les Palestiniens. (...)

il y aurait plusieurs milliers de soldats binationaux franco-israéliens et de Français volontaires engagés dans l’action militaire à Gaza. Je n’entends aucun débat sur la question, en France, là-dessus. Notre pays accueille l’été prochain les Jeux olympiques, de rares voix posent la question de la participation d’Israël en tant qu’État à la manifestation, mais le sujet ne monte pas.

La France n’a pas l’influence des États-Unis, mais elle entretient des coopérations de divers ordres avec Israël. Des sanctions sont donc possibles. Aujourd’hui, les autorités ne consentent à les évoquer qu’à propos des colons extrémistes de Cisjordanie. (...)