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Club de Mediapart/Jeunes en exil : expériences d’accueil et d’hospitalité
Pour les mineurs isolés du Nord, après l’exil, le droit à l’école reste défaillant
#MNA #droits #scolarisation
Article mis en ligne le 5 avril 2025
dernière modification le 3 avril 2025

Le département du Nord accueille le plus de mineurs exilés arrivés seuls sur le territoire. Une fois pris en charge par l’État, une deuxième bataille commence : celle de leur scolarisation. Manque de places, foyers à des kilomètres de leurs établissements scolaires… Leur chemin vers l’école repose sur l’aide d’associations et de bénévoles, face aux manquements des services du territoire.

“Toi le département scolarise tes enfants !” Le cri est scandé d’une seule voix par la vingtaine de mineurs réunis le 6 mars 2025 devant le siège du département Nord, à Lille. Si l’institution a consenti à les recevoir au lendemain de la mobilisation, l’écho de leurs revendications résonne dans le vide depuis plusieurs mois. Réunis en collectif sous le nom “Mineurs non accompagnés des Bois-Blancs”, les jeunes ont pour la plupart vécu sur le campement de fortune installé dans le quartier lillois par l’association Utopia 56. Aujourd’hui, pour ceux reconnus par l’État, l’accès à l’école est une priorité.

En 2024, 528 MNA étaient confiés à l’Aide sociale à l’enfance (ASE) du Nord. A ce jour, il n’existe aucune donnée publique sur leur scolarisation, en France et dans le département, selon les associations spécialisées, l’UNICEF, et la Mission nationale mineurs non accompagnés, organisme de l’Etat. L’accès à l’école des jeunes MNA est pourtant garanti par le Code de l’Éducation selon lequel “l’instruction est obligatoire pour tous les enfants, français et étrangers, de 3 ans à 16 ans révolus” et “les mineurs de plus de 16 ans ont droit à l’éducation”. (...)

Durant sept mois, Abdoulaye attend une nouvelle décision de la justice. Au cours de cette période, les services de l’ASE ne lui proposent aucune solution de scolarisation. Malgré les dispositions législatives, la scolarisation des mineurs isolés survient le plus souvent après la reconnaissance des jeunes par l’État. Grâce à l’aide d’associations, Abdoulaye parvient à aller à l’école, dans un collège privé à Loos. “Je n’avais pas mon statut de mineur. C’est possible car c’est privé”, affirme le garçon.

Fin novembre 2024, Abdoulaye est enfin reconnu par la justice française. Peu après, alors qu’il est hébergé chez Eric, il reçoit l’appel d’un éducateur : d’ici quelques heures, on viendra le chercher pour l’emmener dans un foyer situé à Saint-Pol-sur-Mer, près de Dunkerque, dans un ancien hôtel Formule 1. Loin de son collège de Loos, à 80 km et 1h30 de trajet, Abdoulaye arrête d’aller à l’école, les frais de train n’étant pas pris en charge par le département.

“Quelques mois avant le brevet en juin, ce n’est pas normal”, lâche Eric Louchart. “Il était en panique, on lui enlevait tout ce qu’il avait construit ici”, se souvient-il. Les éducateurs chargés du transport ne connaissent ni le dossier d’Abdoulaye, ni son lieu de scolarisation. Placés par le département dans des structures situées trop loin de leur établissement scolaire, plusieurs jeunes doivent abandonner l’école.

« Un enfant sans école, c’est un avenir qui s’envole »

A Dunkerque, privé de collège et de distractions, Abdoulaye relit ses cahiers pour rester au niveau. Il n’est pas le seul MNA dont la scolarité a été interrompue par un placement d’urgence dans des foyers loin de la MEL. Un communiqué du collectif “MNA des Bois-Blancs”, publié le 25 février 2025 sur Instagram dénonce : “Ce lundi, des jeunes mineur.es isolé.es pris en charge par l’ASE n’ont pas pu retourner à l’école et rejoindre leurs camarades. Cet éloignement entraîne une rupture de la scolarisation et des doutes concernant notre futur”. Six jeunes scolarisés à Lille auraient été placés au foyer de Saint-Pol-sur-Mer, depuis janvier 2025, selon l’association Utopia 56. “Un enfant sans école, c’est un avenir qui s’envole”, conclut le post. (...)

En janvier 2024, un rapport de la Cour des comptes épinglait Coallia pour ses nombreux dysfonctionnements, plaidant pour que des “mesures de redressement soient prises dans les délais les plus brefs, et que les services de l’État eux-mêmes y exercent une vigilance toute particulière”. Sollicitée, l’association Coallia indique “ne pas souhaiter intervenir ni commenter le sujet proposé”. Lors de la réunion qui a suivi la mobilisation du 6 mars 2025, dont nous avons pu obtenir un compte-rendu, le département dit “tenir compte de ces alertes” et mobiliser chaque semaine sur le site une personne travaillant au pôle MNA. Le prestataire en nourriture devrait aussi être remplacé, et des équipes mobiles déployées pour assurer les démarches concernant les titres de séjour.

Placée au foyer de Saint-Pol-sur-Mer, Jaela, seize ans, a dû abandonner sa classe de troisième au collège de la ville d’Orchies, à 100 kilomètres de là. Avant son placement, la jeune fille était hébergée chez Olivier Landmann, lorsqu’elle attendait sa reconnaissance de minorité. “Du jour au lendemain, elle n’allait plus à l’école”, se rappelle le professeur à la retraite, qui a aidé Jaela à se faire inscrire dans le collège où il a exercé pendant quarante ans. Après plusieurs semaines de démarches pour que la jeune fille soit placée ailleurs, elle est finalement rapatriée dans un foyer de Valenciennes, plus proche, et peut reprendre sa scolarité. (...)

“Ils n’ont plus l’énergie de lutter”

Déjà éprouvés par leur exil et la complexité des démarches administratives, les mineurs non accompagnés enchaînent les solutions d’hébergement temporaires. Une instabilité constante qui n’est pas sans conséquences sur leur parcours scolaire. “Ils n’ont plus l’énergie de lutter”, témoigne Eric Louchart. Thierno, un jeune mineur reconnu et hébergé au foyer Coallia de Roubaix, a par exemple "perdu pied" pendant un moment. “Il était absent, mal à l’aise, en souffrance. Il avait 40 minutes de route pour aller à l’école, dans le froid et sans vêtements adaptés” déplore le retraité.

Le département du Nord détient un triste record : celui du plus grand nombre d’enfants placés auprès de l’Aide Sociale à l’Enfance au niveau national, tout statut confondu. Contacté à plusieurs reprises, celui-ci a déclaré “ne pas répondre à ces questions-là”. “Notre lien avec le département est inexistant”, appuie Lucille Bodet, coordinatrice Utopia 56 à Lille : “Les seules fois où ils communiquent, c’est pour dire qu’ils n’ont pas assez de places”.

Début février 2025, les travailleurs de l’Aide sociale à l’enfance du Nord se sont mobilisés pour demander plus de moyens, humains et matériels. “C’est la crise cardiaque pour tout le monde”, indique une cadre de l’ASE dans le département, qui a souhaité rester anonyme. (...)

Sollicité à plusieurs reprises sur les témoignages recueillis et la demande de données chiffrées sur la scolarisation des MNA dans le Nord, le rectorat de l’Académie de Lille indique ne “pas communiquer sur le sujet, estimant que cette position constitue en elle-même une réponse”, une déclaration difficile à interpréter.

La voie de l’apprentissage

Devant la rigidité du système d’orientation, les voies professionnelles apparaissent comme plus faciles d’accès pour les MNA. (...)

Le département du Nord, déjà régulièrement pointé du doigt pour sa gestion de l’Aide sociale à l’enfance, peine à engager le dialogue avec les mineurs non accompagnés et leurs représentants. “ (...)

la France a été condamnée en janvier 2025 par la CEDH pour non-protection des MNA.