À Karachi, ville la plus peuplée du Pakistan, le développement économique nuit à la nature environnante. Des citoyens alertent et agissent à leur échelle, malgré les dangers encourus à cause des élites politico-industrielles.
L’île était autrefois recouverte de mangroves, ces plantes semi-aquatiques ici propres au delta de l’Indus. Mais les coupes illégales de bois, le pâturage intensif et le passage d’immenses ferrys venus se ravitailler dans la ville portuaire, par laquelle transitent 95 % des échanges du pays, ont accéléré le recul de ces forêts essentielles.
Selon l’organisme public Sindh Forest Department et des observations satellitaires, environ 200 hectares de forêts de mangroves ont été perdus le long de la côte de Karachi entre 2010 et 2022, alors même que leur surface à l’échelle nationale a triplé depuis 1986 grâce aux efforts de conservation fournis dans le delta de l’Indus. (...)
« Les mangroves absorbent jusqu’à quatre fois plus de CO₂ que d’autres arbres. Elles agissent comme des barrières naturelles contre les tempêtes et l’érosion côtière, et constituent des conservatoires de biodiversité », explique la jeune femme, fondatrice de l’entreprise sociale Salt Water Marina, qui organise ces campagnes de plantation. (...)
La zone est située à proximité immédiate du port Qasim, l’un des deux ports de Karachi, au cœur d’un vaste complexe industriel. Les usines déversent leurs rejets industriels directement dans la mer. (...)
Dans la région, on se souvient des deux activistes issus de communautés de pêcheurs retrouvés morts sur une plage en 2011 après avoir déposé une plainte contre des acteurs accusés de déboisement illégal des mangroves et d’occupation de terrains sur la côte. Une noyade accidentelle, a conclu la police. Mais la communauté locale affirme qu’ils ont été kidnappés, ligotés et lestés dans la mer. (...)
De nombreux militants dénoncent les pressions exercées par une puissante élite politico-économique, qui limitent l’espace de contestation. (...)
« On ne peut pas les nommer, sinon on peut disparaître en quelques heures » (...)
Certains militants écologistes sont aujourd’hui emprisonnés.
Mais les initiatives souffrent surtout d’un manque de moyens et de reconnaissance (...)
Faute d’action des autorités, certains tentent malgré tout de porter les projets controversés devant les tribunaux. Au Climate Action Center (CAC), une équipe d’avocats conteste les autorisations environnementales délivrées par l’agence provinciale Sindh Environmental Protection Agency (Sepa). En 2021, le CAC a contesté la construction de la Malir Expressway, une autoroute tracée le long, et par endroits sur le lit même, de la rivière Malir, vitale pour l’agriculture locale.
« Le tribunal a fait traîner l’affaire pendant deux ans, avant d’imposer 32 conditions aux promoteurs, explique Abira Ashfaq, l’une des avocates. Le pouvoir judiciaire pakistanais manque d’autorité et de vision globale pour protéger ces écosystèmes et n’est jamais devenu un véritable contre-pouvoir. » (...)
D’autres, doutant de l’efficacité des recours juridiques, se tournent vers des initiatives locales. L’architecte Tariq Qaiser a ainsi dessiné la première réserve naturelle urbaine, le Mangrove Biodiversity Park, inauguré en septembre 2025. Objectif : sensibiliser et créer un effet d’entraînement. (...)
Mais derrière ce projet dont Tariq Qaiser est l’architecte paysager se trouvent aussi des financements du promoteur TPL, en collaboration avec l’organisme public Sindh Forest Department. Et à quelques mètres seulement, en bordure du site, se trouve le chantier du complexe résidentiel de luxe The Mangrove…
L’initiative des réserves vise aussi à éviter que la zone ne devienne une décharge à ciel ouvert ou occupée par des sans-abris. Car le littoral est prisé des promoteurs. (...)
Contester ces mégaprojets relève du défi. « Nous avons organisé des campagnes et des manifestations. Les journaux en ont parlé. Mais nous sommes constamment menacés. Certains responsables gouvernementaux ou des agents de sécurité travaillant pour des promoteurs nous empêchent même l’accès à certaines zones pour documenter la situation », déplore Zahid Farooq, un urbaniste affilié à l’Urban Resource Centre de Karachi. (...)
« La Sepa valide tous les projets, car il y a beaucoup de corruption. Depuis vingt ans, le même schéma domine : davantage de béton, plus d’infrastructures et des forêts transformées en projets privés. Le foncier fait partie d’un écosystème de spéculation. »
Et face à ces magnats de l’immobilier, le combat de ces militants écologistes ressemble parfois à celui de David contre Goliath. « À la différence près que David avait un soutien divin », ironise Masood Lohar. (...)
En 2022, cet ancien expert en biodiversité à l’ONU a pris le contrepied de l’urbanisation galopante et reconstitué un lagon sur 90 hectares de terrain vague sur ses propres fonds : la Clifton Urban Forest, à deux pas du cœur battant de la ville et du port de Karachi. « Mon slogan renverse la logique habituelle : au lieu d’“une ville dans la forêt”, je défends “la forêt dans la ville” », expose-t-il depuis l’abri qu’il s’est construit au milieu des arbres.
Malgré les intimidations — coupures d’électricité, incendies déclenchés sur le site — il refuse d’abandonner. (...)
crédit image : Bilalhassan88, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons