Bandeau
mcInform@ctions
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
La revue des medias (INA)
Mères en cavale, justice aveugle : Romane Brisard raconte son enquête sur l’inceste
#inceste #justice #enfance #femmes
Article mis en ligne le 28 novembre 2025
dernière modification le 25 novembre 2025

Journaliste d’investigation, elle dévoile les coulisses d’« Inceste d’État » (Stock), fruit de cinq années d’enquête sur les dysfonctionnements de la protection des enfants victimes d’inceste. Son livre relate le combat des mères placées dans une situation aussi ubuesque que tragique. Pour certaines, la fuite à l’étranger apparaît comme l’ultime solution de protection de leur enfant.

Romane Brisard est journaliste d’investigation. Elle vient de publier Inceste d’État. Quand la justice livre les enfants victimes à leurs bourreaux (Stock), fruit de cinq années d’enquête. Elle y raconte en détail les dysfonctionnements de la police, de la justice ou encore de l’Aide sociale à l’enfance qui, d’une part, échouent à protéger les enfants victimes d’inceste et, d’autre part, placent de très nombreuses mères dans une situation aussi absurde que tragique. D’autant que la moitié des dossiers d’accusations d’inceste étudiés par la journaliste comportent également une dimension de maltraitance envers la mère.

Après une plainte souvent classée sans suite — malgré des certificats médicaux, témoignages, enregistrements, dessins… —, les voici confrontées à un dilemme impossible : se soumettre à l’obligation de partager la garde de leurs enfants au risque de les exposer à la répétition du crime ; ou se soustraire à cette obligation, au nom du devoir de protection, être condamnées pour non-représentation d’enfant et perdre le droit de visite et d’hébergement de leurs enfants. Au pied du mur, certaines fuient à l’étranger pour les protéger. (...)

Je n’ai jamais accepté de faire du cas par cas, car il faut dénoncer l’aspect systémique et structurel de ces défaillances judiciaires. Et pour ça, il faut de la place. Même une double-page d’enquête dans un quotidien ne permet pas de décrypter entièrement ce système complexe. Elle permet de dire « des femmes dénoncent ». Elle ne permet pas de dire « voilà exactement ce qui dysfonctionne », de la police aux magistrats en passant par l’Aide sociale à l’enfance. Il fallait un livre pour avoir le temps de prendre la main du lecteur et expliquer véritablement où ça dysfonctionne. (...)

J’ai aussi discuté avec des enfants, mais je n’utilise pas leur parole dans les médias quand ils ne sont pas majeurs. La seule enfant que j’ai citée dans le livre, c’est une petite fille qui m’a raconté qu’elle voulait devenir magistrate.

Je pensais qu’il serait difficile d’atteindre les mamans. En réalité, ces femmes n’attendent que ça, qu’on les écoute. Elles ont tapé à la porte d’un tribunal en pensant qu’elles allaient pouvoir protéger leurs enfants. Finalement, elles se rendent compte que c’est impossible, voire qu’on les empêche de médiatiser ces affaires. Pour celles qui sont en France, les médias sont leur dernière chance d’être entendues. (...)

Enfin, il y a les effets de la médiatisation à partir du moment où j’ai été identifiée comme une journaliste qui travaille sur l’inceste et son traitement judiciaire, mais aussi la journaliste qui était partie voir cette femme en cavale, ou comme quelqu’un qui va pouvoir porter leur histoire — ce n’est pas le cas, je ne peux pas répondre à toutes les sollicitations. (...)

Il faut bien comprendre que même leurs avocates en France ne savent pas où elles habitent. On a l’impression de jouer aux détectives privés parce qu’on n’a pas d’autre moyen pour contacter ces femmes. Tout est méticuleusement préparé.

Il faut tout anticiper et couper tous les canaux de discussion. Même ma mère ne sait pas quand je pars, où je pars. Elle l’a su en lisant mon livre. Ce sont des voyages que j’ai faits sans jamais prévenir personne, sans communiquer.

Comment vous faites pour prendre des notes ?

Je prends des micros, mais pas reliés à Internet — par exemple des Zooms. Je ne pourrais pas du tout enregistrer ça sur un téléphone, ce serait beaucoup trop dangereux. Je prends différentes cartes SD, je les cache quand je voyage. Avec cette peur d’être cette fameuse mule qui amène à la cible.

Quand je reviens, j’ai très peur qu’on finisse par me demander des comptes. Il m’est arrivé, une fois que j’atterrissais en France, d’envoyer mes cartes à certains endroits, par la Poste [pour éviter qu’elles soient retrouvées sur moi]. Alors que rien n’arrivera sans doute jamais : est-ce qu’on les recherche suffisamment, ces femmes, ou est-ce qu’on ne les laisse pas un peu périr dans un coin du monde ? (...)

Elles ont énormément d’éléments matériels, ce sont des dossiers vraiment conséquents. Parce que ces femmes ne s’opposent pas à la justice, au contraire. Elles s’adressent à la justice et respectent absolument tous les temps judiciaires. Tant que le pénal n’a pas parlé — s’il parle un jour, puisque plus de 73 % des affaires sont classées sans suite —, c’est la justice civile (juge des enfants, juge des affaires familiales) qui peut potentiellement faire quelque chose pour leurs enfants. Donc ces femmes ont épuisé absolument tous les recours possibles dans le système judiciaire français, elles se retrouvent au pied du mur. (...)

Ces femmes me disaient être doublement victimes : de la découverte de l’inceste commis par un homme qu’on aimait, et d’un déni de justice. Elles n’obtiennent pas de protection, ce sont elles qu’on juge délinquantes parce qu’elles s’opposent à ces décisions de justice qui voudraient qu’on rende l’enfant au père qu’il dénonce.

Mais en fait, elles sont triplement victimes. Car s’ajoute ce que la plupart des avocats appellent la « stratégie du muselage ». Cela consiste, pour un magistrat, à saisir la justice pour demander le retrait de certains contenus publiés par ces mères sur les réseaux sociaux ou de certaines paroles livrées dans les médias. Si même dans les médias ces femmes n’ont plus le droit d’expliquer ce qu’elles vivent, il leur reste quoi ? Beaucoup de femmes me disent « on nous pousse quasiment au suicide ». (...)

J’ai analysé 100 dossiers pour ce livre, mais j’ai rencontré plus de familles. Ces dossiers se ressemblent tous, les défaillances de la justice sont identiques. Le médiatiser, ce n’est pas défendre des mères, c’est rapporter de la manière la plus factuelle possible ce qu’on a analysé. Je n’ai jamais cru en la neutralité ni en l’objectivité, ce qui ne veut pas dire que je ne travaille pas avec rigueur. Mais si on écrit et documente avec les faits, on s’oriente aussi sur des sujets avec le cœur. (...)

Je travaille avec tous les canaux possibles et imaginables (documentaires, série-fiction…) pour que tout le monde, à un moment donné dans sa vie, entende parler de ces histoires-là, qui semblent improbables, isolées, voire relever de la fiction. On me dit « mais c’est dingue, on dirait un livre, on dirait un film ! » Eh bien, c’est la vraie vie.

L’autre intérêt du format livre, c’est de prendre le temps d’embarquer le lecteur avec moi dans le très long processus judiciaire entre la police, les magistrats, le placement, la fuite… Il faut comprendre le nombre incalculable d’étapes à franchir pour obtenir la protection pour un enfant en France. (...)

Malheureusement, les décideurs ne s’emparent pas assez de toute la documentation qui foisonne autour de ces questions pour interroger leur propre résistance quant à la lutte sur les violences sexuelles aux enfants et aux femmes. (...)

Romane Brisard est journaliste d’investigation. Elle vient de publier Inceste d’État. Quand la justice livre les enfants victimes à leurs bourreaux (Stock), fruit de cinq années d’enquête. Elle y raconte en détail les dysfonctionnements de la police, de la justice ou encore de l’Aide sociale à l’enfance qui, d’une part, échouent à protéger les enfants victimes d’inceste et, d’autre part, placent de très nombreuses mères dans une situation aussi absurde que tragique. D’autant que la moitié des dossiers d’accusations d’inceste étudiés par la journaliste comportent également une dimension de maltraitance envers la mère.

Après une plainte souvent classée sans suite — malgré des certificats médicaux, témoignages, enregistrements, dessins… —, les voici confrontées à un dilemme impossible : se soumettre à l’obligation de partager la garde de leurs enfants au risque de les exposer à la répétition du crime ; ou se soustraire à cette obligation, au nom du devoir de protection, être condamnées pour non-représentation d’enfant et perdre le droit de visite et d’hébergement de leurs enfants. Au pied du mur, certaines fuient à l’étranger pour les protéger.

Comment en êtes-vous venue à enquêter sur l’inceste ?

Romane Brisard : Ce qui m’a poussée à enquêter, c’est la dissonance médiatique que j’ai constatée lors de la vague de libération de la parole, suscitée notamment par la publication par Camille Kouchner de La Familia grande (Seuil, 2021) [Camille Kouchner a préfacé Inceste d’État, NDLR]. À la radio, à la télévision, il y a ces titres hyper accrocheurs sur « la fin de l’omerta », « la fin du déni ». Mais sur les réseaux sociaux, je passe des heures à lire les milliers et les milliers de témoignages qui portent tous le même hashtag, #MeTooInceste — ou pour d’autres #jetecrois. Dans ces messages, des mères disent : « Je tente d’obtenir justice pour l’enfant qui a dénoncé et je n’y parviens pas », voire pire : « Non seulement la justice ne parvient pas à le protéger, mais en plus de ça, il y a une inversion de la culpabilité. »

À ce moment-là, je ne pensais pas me lancer dans une enquête. J’étais alternante en radio, je ne savais pas ce que je voulais faire. Simplement, ce décalage m’a tellement choquée que j’ai appelé des victimes. Les témoignages se sont accumulés. Quand j’ai compris qu’elles dénonçaient toutes la même chose sans se connaître, sans même savoir qu’elles pouvaient être plusieurs, j’ai envoyé pour la première fois de ma vie un pitch, au magazine Society.
Quelques publications de Romane Brisard
Romane Brisard a publié ses enquêtes dans le magazine « Society », « Libération », « Les Jours », déclinées en podcast sur Louie Média... Montage LRDM

Lors de cette première enquête [« Inceste : des mères en quête de justice », Society, avril 2021], je constate que certaines de mes sources ne répondent plus du tout. Ce qui me conduit vers une seconde enquête pour retrouver ces femmes (« J’ai enlevé ma fille », série en six articles pour Les Jours, mars-avril 2024). Ensuite, je me suis aussi rendu compte que j’étais un peu seule sur le sujet et qu’il fallait que je continue à le défendre.

Je m’intéresse à l’inceste depuis fin 2019, moment où je commence à assumer le fait d’avoir été victime. Mais je n’explique pas cela noir sur blanc dans le livre : livrer qu’on est victime est parfois utilisé par nos détracteurs pour dire « elle mélange tout, elle n’est pas crédible, elle est dans un combat personnel ». Or, être victime n’empêche pas de travailler sur le sujet avec rigueur, tout comme ne pas l’être n’empêche pas de traiter l’inceste avec détermination.

Vous avez publié plusieurs enquêtes dans la presse (Libération, Society, Les Jours…), vous avez aussi fait un podcast (« Mères en cavale », Louie Media en partenariat avec Libération). Aujourd’hui, c’est un livre. Que permet le livre par rapport aux autres formats que vous avez explorés jusque-là ?

Au début, je n’étais personne, j’étais jeune, j’avais besoin de faire mes preuves, et c’était difficile de convaincre avec ce sujet. Je suis passée d’un article de quelques pages dans Society à un petit reportage pour Loopsider, puis à une série pour Les Jours, dans laquelle j’ai pu commencer à expliquer les choses, même si la taille des articles est toujours contrainte. Puis il y a eu Libé et le podcast. Chaque étape m’a permis de devenir de plus en plus crédible aux yeux des journalistes, et d’atteindre différents lectorats.

« Une double-page d’enquête ne permet pas de décrypter ce système complexe »

Je n’ai jamais accepté de faire du cas par cas, car il faut dénoncer l’aspect systémique et structurel de ces défaillances judiciaires. Et pour ça, il faut de la place. Même une double-page d’enquête dans un quotidien ne permet pas de décrypter entièrement ce système complexe. Elle permet de dire « des femmes dénoncent ». Elle ne permet pas de dire « voilà exactement ce qui dysfonctionne », de la police aux magistrats en passant par l’Aide sociale à l’enfance. Il fallait un livre pour avoir le temps de prendre la main du lecteur et expliquer véritablement où ça dysfonctionne.

Dans ce livre, vous mobilisez un grand nombre de sources : des mères, des policiers, des magistrats, des médecins, des personnels de l’Aide sociale à l’enfance. Comment s’y prend-on pour les convaincre de parler ? Et notamment ces mères, qui pour certaines ont fui à l’étranger et cherchent à échapper à la police ?

J’ai aussi discuté avec des enfants, mais je n’utilise pas leur parole dans les médias quand ils ne sont pas majeurs. La seule enfant que j’ai citée dans le livre, c’est une petite fille qui m’a raconté qu’elle voulait devenir magistrate.

Je pensais qu’il serait difficile d’atteindre les mamans. En réalité, ces femmes n’attendent que ça, qu’on les écoute. Elles ont tapé à la porte d’un tribunal en pensant qu’elles allaient pouvoir protéger leurs enfants. Finalement, elles se rendent compte que c’est impossible, voire qu’on les empêche de médiatiser ces affaires. Pour celles qui sont en France, les médias sont leur dernière chance d’être entendues.

Vous passez par les réseaux sociaux ?

Beaucoup sur X à l’époque et ensuite par tout un réseau d’associations de qui je me rapproche parce que je suis complètement novice sur le sujet et que j’ai besoin d’avoir autre chose que le témoignage de ces mamans-là.

Quand je termine cette première enquête, alors que je veux prévenir mes sources, l’une d’elles est sur répondeur. Je comprends qu’elle est partie. Il me faut plusieurs mois pour la retrouver. Je travaille sur tout son entourage, que je connaissais heureusement, que ce soient des professionnels (avocats, etc.) ou que ce soit sa famille, pour tenter de faire passer ce message : « Je sais que tu es partie en cavale, on peut continuer à travailler ensemble et en toute confiance si tu me permets de raconter ce deuxième chapitre de ton histoire judiciaire. » Et au départ, on me ment, on me dit « ah non, on n’a pas de nouvelles », parce qu’on a besoin de vérifier, parce que ces femmes se méfient du tout : est-ce que je ne suis pas sur écoute, etc.

J’accède ainsi à une première maman en cavale. Ensuite, c’est énormément de bouche à oreille entre ces femmes. Au début, elles sont isolées comme jamais. Et assez vite, elles réalisent qu’elles sont loin d’être seules à subir le même chemin de croix. Donc elles créent des réseaux sur les réseaux sociaux, se donnent mon nom entre elles. Enfin, il y a les effets de la médiatisation à partir du moment où j’ai été identifiée comme une journaliste qui travaille sur l’inceste et son traitement judiciaire, mais aussi la journaliste qui était partie voir cette femme en cavale, ou comme quelqu’un qui va pouvoir porter leur histoire — ce n’est pas le cas, je ne peux pas répondre à toutes les sollicitations.

« Ces mères sont devenues des professionnelles du camouflage [...]. Elles m’ont tout appris »

Une fois que vous avez le feu vert d’une femme qui a fui la France, comment vous organisez-vous pour la rencontrer ?

La première étape, c’est une inspection. Je suis analysée par ces femmes de la tête aux pieds en passant par mes papiers d’identité, par tout ce que j’ai pu écrire dans ma vie. En cavale, ça veut dire qu’elles ne voient plus leur famille, donc pourquoi laisseraient-elles entrer une journaliste complètement étrangère dans leur refuge plutôt que leur mère ou leurs proches ? Ensuite, il y a de nombreuses d’étapes de sécurité matérielles. Elles sont devenues des professionnelles du camouflage, physique ou sur Internet. Elles m’ont tout appris.

Elles vous font passer des recommandations ?

Des obligations. Je dois m’y conformer, et ça se fait step-by-step, sur des mois. Laisser son téléphone et son ordinateur en France. Réserver les moyens de déplacement avec d’autres identités, etc. Pas de carte bancaire, que du cash. Je pense à un exemple tout bête : Thelma* m’avait dit : « Je ne sais pas comment tu t’habilles dans la vie de tous les jours, mais là tu viens en touriste. » Ça va jusque-là, parce qu’elles contrôlent tout. Et on comprend pourquoi quand on voit dans quelles conditions elles vivent.

C’est aussi des suppressions d’e-mails, des discussions avec des canaux chiffrés, et une multitude de canaux différents. Ne jamais avoir une discussion entière sur un même canal. Il faut brouiller les pistes, parfois dire n’importe quoi, morceler et supprimer les messages. C’est une question de sécurité, au cas où ces messages seraient lus par quelqu’un d’autre.

Il faut bien comprendre que même leurs avocates en France ne savent pas où elles habitent. On a l’impression de jouer aux détectives privés parce qu’on n’a pas d’autre moyen pour contacter ces femmes. Tout est méticuleusement préparé.

Il faut tout anticiper et couper tous les canaux de discussion. Même ma mère ne sait pas quand je pars, où je pars. Elle l’a su en lisant mon livre. Ce sont des voyages que j’ai faits sans jamais prévenir personne, sans communiquer.

Comment vous faites pour prendre des notes ?

Je prends des micros, mais pas reliés à Internet — par exemple des Zooms. Je ne pourrais pas du tout enregistrer ça sur un téléphone, ce serait beaucoup trop dangereux. Je prends différentes cartes SD, je les cache quand je voyage. Avec cette peur d’être cette fameuse mule qui amène à la cible.

Quand je reviens, j’ai très peur qu’on finisse par me demander des comptes. Il m’est arrivé, une fois que j’atterrissais en France, d’envoyer mes cartes à certains endroits, par la Poste [pour éviter qu’elles soient retrouvées sur moi]. Alors que rien n’arrivera sans doute jamais : est-ce qu’on les recherche suffisamment, ces femmes, ou est-ce qu’on ne les laisse pas un peu périr dans un coin du monde ?

Vous notez aussi des réactions à chaud dans le taxi. C’est pour relever ce qui vous a marquée dans la discussion ?

C’est un réflexe journalistique, surtout quand on revient avec des heures de rush. Je ne veux pas perdre de temps, je dois travailler à chaud. Toutes les conditions de travail que j’ai apprises depuis que j’ai commencé ce métier sont bouleversées dans ces moments-là où on est obligé de travailler dans des conditions d’urgence, parce qu’on vit l’urgence que ces femmes vivent et qu’on est obligé de se mettre à la hauteur de leurs exigences de sécurité.

Votre livre repose sur des témoignages, mais aussi sur l’étude d’une centaine de dossiers judiciaires, sur des enregistrements audio qui vous donnent accès à la réalité de certaines auditions, de certains échanges…

Et de certaines violences sexuelles. J’écoute les audios. Que ce soit celui chez la psychologue, que ce soit celui des viols que subit une fratrie. Il y a aussi des dessins. Il y a énormément de documents, en fait.

Il y a ensuite ce travail de vérification de la parole, sur un sujet très délicat. Est-ce facile à entendre, pour elles ?

Ces femmes sont décrédibilisées, et la parole de leurs enfants d’autant plus, en justice. Donc quand on est journaliste et qu’on leur dit : « Je vous ai écoutée, parfois pendant des heures, maintenant j’ai besoin de tout le dossier judiciaire », cela ne pose aucune difficulté, au contraire. Si je fais mon travail rigoureusement, je leur permettrai peut-être d’accéder à une certaine crédibilité.

D’autant plus que, quand elles commencent à se poser la question, radicale, du départ, elles sont au terme d’un long combat judiciaire, pour lequel elles ont réuni beaucoup d’éléments matériels.

Elles ont énormément d’éléments matériels, ce sont des dossiers vraiment conséquents. Parce que ces femmes ne s’opposent pas à la justice, au contraire. Elles s’adressent à la justice et respectent absolument tous les temps judiciaires. Tant que le pénal n’a pas parlé — s’il parle un jour, puisque plus de 73 % des affaires sont classées sans suite —, c’est la justice civile (juge des enfants, juge des affaires familiales) qui peut potentiellement faire quelque chose pour leurs enfants. Donc ces femmes ont épuisé absolument tous les recours possibles dans le système judiciaire français, elles se retrouvent au pied du mur.
73 % des affaires d’agressions sexuelles sur mineurs orientées vers la justice sont classées sans suite.
73 % des affaires d’agressions sexuelles sur mineurs orientées vers la justice sont classées sans suite, selon le ministère de la Justice. Photo Ian LANGSDON / AFP

Elles sont même, parfois, empêchées par la justice de médiatiser leur cas sur les réseaux sociaux. L’une d’entre elles le fait sur Instagram, ce qui lui vaut un procès…

Ces femmes me disaient être doublement victimes : de la découverte de l’inceste commis par un homme qu’on aimait, et d’un déni de justice. Elles n’obtiennent pas de protection, ce sont elles qu’on juge délinquantes parce qu’elles s’opposent à ces décisions de justice qui voudraient qu’on rende l’enfant au père qu’il dénonce.

Mais en fait, elles sont triplement victimes. Car s’ajoute ce que la plupart des avocats appellent la « stratégie du muselage ». Cela consiste, pour un magistrat, à saisir la justice pour demander le retrait de certains contenus publiés par ces mères sur les réseaux sociaux ou de certaines paroles livrées dans les médias. Si même dans les médias ces femmes n’ont plus le droit d’expliquer ce qu’elles vivent, il leur reste quoi ? Beaucoup de femmes me disent « on nous pousse quasiment au suicide ».

Avec ce livre, vous souhaitez porter leur parole et la rendre audibles. Vous ne voulez pas « reproduire ce que la justice a infligé dans les prétoires : l’invisibilisation ».

J’ai analysé 100 dossiers pour ce livre, mais j’ai rencontré plus de familles. Ces dossiers se ressemblent tous, les défaillances de la justice sont identiques. Le médiatiser, ce n’est pas défendre des mères, c’est rapporter de la manière la plus factuelle possible ce qu’on a analysé. Je n’ai jamais cru en la neutralité ni en l’objectivité, ce qui ne veut pas dire que je ne travaille pas avec rigueur. Mais si on écrit et documente avec les faits, on s’oriente aussi sur des sujets avec le cœur.

Vous racontez qu’avant de boucler votre enquête pour Libération, vous envoyez votre enquête pour « validation », non pas à votre rédacteur en chef, mais à ces mères. Ce n’est pas l’usage, mais cela est pour vous « une nécessité », car elles vous ont « tout donné ».

On revient à la question du format. Je n’ai pas fait relire ce livre à ces mères, mais j’ai fait relire l’enquête pour Libération. Pourquoi ? Parce que dans un article, on résume un problème très difficile à comprendre. Comment retranscrire, en deux ou trois pages, à travers quelques citations, toutes les étapes par lesquelles passent ces femmes ? Parce qu’il ne s’agit pas juste de dire que ces femmes vivent dans la clandestinité, il s’agit de raconter précisément que ces femmes sont passées par la justice, qu’elles ont méticuleusement respecté ce qu’on leur demandait de faire. Il y a tellement de choses qu’on ne raconte pas encore dans les médias français concernant ces mères… Quand on m’offre la possibilité d’en parler dans un média aussi en vue, j’ai besoin qu’elles se reconnaissent dans ces quelques citations qui résument leur vie.

Vous dites que faire relire, « ce n’est pas céder, c’est réparer ». Vous vous sentez une responsabilité : restituer leur réalité.

Auprès de la justice, on inverse la culpabilité et on suspecte que leurs enfants mentent ou que ces mères les manipulent. Or ce qui déclenche cette procédure, c’est un enfant qui exprime simplement qu’il n’en peut plus et qu’il veut que ça cesse — ce n’est pas un enfant qui vient dénoncer, parce qu’un enfant n’a pas l’intention de dénoncer. Et si nous, médias, au lieu de dépeindre un système, on raconte ça par le petit bout de la lorgnette, ces femmes ne se sentent pas entendues. C’est important, après être partie à l’autre bout du monde récolter un témoignage très précieux, parce que je suis la seule à qui ces femmes ouvrent la porte.

« On ne considère pas assez le pouvoir des mots qu’on utilise dans nos articles »

Vous écrivez : « On compacte des vies en quelques paragraphes, on empile des drames dans des colonnes, on écrit comme on sculpte dans une pierre trop étroite. Pour nous, c’est un exercice. Pour elle, c’est une nouvelle blessure. » Et vous dites aussi l’attention que vous portez à certaines expressions. Un jour, l’une de ces mères vous reprend et vous explique qu’elles ne sont pas « hors-la-loi », mais qu’elles contestent une décision de justice, ce qui est différent.

Ce sujet m’a emportée avec lui, sans prévenir. J’ai dû apprendre, et comprendre, un système judiciaire, aidée par plusieurs sources extérieures (avocats, magistrats, etc.). Je suis en apprentissage quotidien. « Hors-la-loi », c’est une formule tellement rapide. Pourquoi n’ai-je pas plus réfléchi avant ? J’ai repris dans ma bouche l’image que la société a de ces femmes. Par réflexe, rapidité, j’ai utilisé un mot que je regrette énormément. Parce qu’elles s’opposent à une décision de justice, pas à la loi. Elles invoquent au contraire la loi et le devoir de protection parentale inscrit dans le code civil. Par ailleurs, ces femmes n’ont pas toutes été jugées et ont droit, elles aussi, à la présomption d’innocence. C’est aussi pour ça qu’écrire un livre était important, on ne considère pas assez le pouvoir des mots qu’on utilise dans nos articles. Personne ne sait mieux que ces femmes ce qu’elles vivent.

Vous êtes journaliste indépendante. Est-ce facile de vendre ces sujets aux médias avec lesquels vous collaborez ou que vous démarchez ?

C’est très difficile pour deux raisons. D’abord, quand on parvient à vendre une enquête sur ce sujet, les rédactions se disent souvent « on a fait le travail ». Or, comme nous sommes au début de la médiatisation de ces enquêtes-là, elles n’ont pas de puissance de changement. Elles n’ont pas d’impact. Donc il faut toquer à toutes les portes, c’est pour ça que j’ai décidé d’être journaliste indépendante. Quand je réalise une enquête comme celle sur la maltraitance sur des enfants placés par l’Aide sociale à l’enfance [une soixantaine d’enfants placés par l’ASE du Nord et de l’Essonne dans des familles d’accueil sans agrément et pour certaines avec casiers judiciaires], je vais par exemple réaliser une enquête radio pour la cellule investigation de Radio France, écrire un article pour Mediapart et chercher du TF1 en prime time. Quand je traite l’inceste et la justice, je vais cibler Les Jours pour le web, Libération pour le print, réaliser un podcast et in fine, écrire un livre. Mon objectif, c’est qu’une enquête fasse le plus de bruit possible.

La deuxième difficulté, c’est que beaucoup de médias sont intéressés par les récits de vie sensationnels et la personnification des sources. Or, si on n’empile pas les dossiers, si on n’empile pas ces vies, si on ne montre pas à quel point elles sont ressemblantes, on ne pourra pas travailler sur les défaillances d’un système. Et on parlera de « raté judiciaire », ce qui n’est absolument pas la même chose.

Enfin, même si on parle plus d’inceste dans les médias, on n’en parle pas suffisamment et il reste de nombreux angles morts. On me répond souvent que les gens, les lecteurs, auditeurs, téléspectateurs, n’ont pas forcément envie d’entendre des atrocités toute la journée. Pourtant, les conflits à l’international sont très couverts, mais pas la protection de l’enfance et notamment l’inceste. Parce qu’il existe encore un déni, y compris médiatique, autour de ce sujet.

Vous parliez de « puissance de changement ». Qu’attendez-vous de ce livre-là ? Le format livre permet-il, davantage qu’une enquête dans un journal ou un podcast, de faire exister ce sujet auprès de médias grand public ?

Le livre, par sa représentation symbolique dans la société et dans les médias, légitime le sujet. C’est aussi pour ça que je me suis laissé convaincre, par une éditrice, d’écrire un livre — d’habitude, je suis à l’initiative de tout. Je rêvais évidemment que ce livre soit médiatisé avec la force qu’a reçu, par exemple, la publication de l’enquête de Victor Castanet sur Orpéa (Les Fossoyeurs, Fayard, 2022), car les enquêtes publiées jusqu’à présent ne suffisent pas à mobiliser assez autour de cette question.

Je travaille avec tous les canaux possibles et imaginables (documentaires, série-fiction…) pour que tout le monde, à un moment donné dans sa vie, entende parler de ces histoires-là, qui semblent improbables, isolées, voire relever de la fiction. On me dit « mais c’est dingue, on dirait un livre, on dirait un film ! » Eh bien, c’est la vraie vie.

L’autre intérêt du format livre, c’est de prendre le temps d’embarquer le lecteur avec moi dans le très long processus judiciaire entre la police, les magistrats, le placement, la fuite… Il faut comprendre le nombre incalculable d’étapes à franchir pour obtenir la protection pour un enfant en France.

Ces dix dernières années, le sujet de l’inceste a gagné en visibilité médiatique en 2021, avec la création de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) et la publication de La Familia Grande (Seuil) de Camille Kouchner. Elle y racontait l’inceste commis sur son frère jumeau par son beau-père, le constitutionnaliste Olivier Duhamel. Faut-il forcément qu’une affaire concerne une personne connue pour rendre visible ce sujet ?

Oui, je crois. Il y a aussi les femmes qui, parce qu’elles sont célèbres, permettent à certaines violences d’être dénoncées dans les médias et dans la société. Camille Kouchner, c’est la révélation de l’inceste. L’ex-femme de Nekfeu, c’est le premier papier du Monde qui explique le « contrôle coercitif ». Marie Trintignant, c’est le premier documentaire Netflix qui parle de « féminicide ». On a encore besoin que les plaignantes et, si elles sont considérées comme telles par la justice, les victimes, soient des femmes connues pour pousser des sujets auxquels on ne veut pas toucher. On l’a vu, par rapport à l’inceste, avec Emmanuelle Béart et son documentaire Un silence si bruyant. Et ça, c’est quelque chose que ces femmes-là peuvent regretter.

C’est pareil quand on crée la Ciivise. On met un président, Édouard Durand, dont on fait une figure publique très audible, parce qu’à ce moment-là, on a besoin de faire un coup de projecteur sur l’inceste. Et on voit aujourd’hui à quel point c’était éphémère.

Or si on ne parle pas de Madame Tout-le-monde, ou de Monsieur Tout-le-monde d’ailleurs, ces sujets auront mal à s’inscrire dans le temps et à avoir une réponse politique immédiate.

Ça peut aussi distordre la perception de ces sujets, en laissant penser qu’ils ne concernent que les stars.

Oui, il y a ça aussi. Quand je parle de mon travail aux gens, on me dit souvent : « l’inceste, c’est chez l’élite », parce qu’il y a eu le livre de Vanessa Springora sur Matzneff, le livre de Camille Kouchner… Alors qu’à l’inverse, on pensait avant que c’était uniquement rural.

Même quand on parle de Madame Tout-le-monde, il faut donner aux journalistes la possibilité d’investiguer. C’est difficile aujourd’hui en rédaction, c’est d’ailleurs pour ça que je le fais de mon côté, toute seule.

Comment expliquez-vous que ces violences sexuelles intrafamiliales, soient aussi peu présentes alors que d’autres formes de violences sexuelles ont émergé dans les médias à la faveur de #MeToo, notamment ?

Parce que #MeToo, c’est un mouvement citoyen d’une ampleur phénoménale qui a forcé les médias et les politiques à prendre position. C’est parce que des milliers de femmes ont commencé à faire le récit de leurs dépôts de plaintes pour viol, qu’il était coutumier qu’on leur demande comment elles étaient habillées, etc. C’est parce que des associations et des citoyens ont pointé du doigt l’utilisation du terme « crime passionnel » que c’est devenu un sujet majeur. C’est aussi grâce aux comptages de mouvements citoyens qu’on peut aujourd’hui parler de « féminicide ».

Malheureusement, les décideurs ne s’emparent pas assez de toute la documentation qui foisonne autour de ces questions pour interroger leur propre résistance quant à la lutte sur les violences sexuelles aux enfants et aux femmes.
Rassemblement des « Mères en révolte », place de la République, à Paris, le 9 septembre 2025. Photo Ian LANGSDON / AFP
Rassemblement des Mères en révolte, place de la République, à Paris, le 9 septembre 2025. Photo Ian LANGSDON / AFP

Dans le livre, vous évoquez la théorie de « l’aliénation parentale » (SAP). Non démontrée, elle irrigue encore la pratique de magistrats, d’avocats, de psychologues parfois, et aussi de journalistes. Comment expliquer la prégnance de cette approche de la part de certains médias et journalistes ?

Cette théorie existe dans le monde de la magistrature comme dans le monde médiatique tout simplement parce qu’elle existe dans la société. Elle s’incarne par le stéréotype de la mère qui manipule son enfant dans le cadre d’un conflit avec le père. C’est le schéma [du pédopsychiatre] Richard Gardner, jamais corroboré par aucun chiffre. La professeure de droit Joan Meier a analysé plus de 4 000 décisions judiciaires aux États-Unis entre 2005 et 2015 [rendues dans des affaires de garde d’enfants dans lesquelles l’un des parents signalait des violences physiques ou sexuelles, NDLR]. Quand les mères portent des accusations d’inceste, celles-ci sont reconnues dans 15 % des cas par la justice, mais uniquement dans 2 % des cas quand le père mobilise l’aliénation parentale. Selon la Ciivise, cette évaluation est transposable à la France.

Jusqu’à très récemment, l’École nationale de la magistrature accueillait encore des conférences, des cours, sur le « syndrome d’aliénation parentale ». Et des médias continuent aussi d’interviewer des défenseurs de ce pseudo-concept, ou de reprendre la parole du père sans vérifier les pièces du dossier. La sacralisation du lien parental, et notamment paternel, est encore très présente encore dans notre société. (...)

Quel regard portez-vous sur la réception médiatique de votre livre ?

Je regrette que la plupart des médias focalisent sur la cavale. Parce que ce livre montre qu’avant de prendre cette décision de fuir leur vie pour toujours, ces femmes se sont battues corps et âme et ont surtout respecté toutes les procédures judiciaires qu’on leur a demandé de respecter. Tant qu’on parlera essentiellement de la cavale, et non de tout le système qui pousse ces femmes à fuir, on n’arrivera pas à montrer la profondeur de ce sujet. La cavale a un côté romantique, alors que le livre parle de la vraie vie.