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"Les médias ont imposé la doctrine néolibérale"
#medias #neoliberalisme
Article mis en ligne le 15 février 2025
dernière modification le 13 février 2025

Maintenir l’ordre, au lieu d’enquêter, informer. Tel est le cap tracé par le pôle hégémonique des médias de nos jours. Accompagnant la radicalisation des élites culturelles et du projet néolibéral en France, les médias mainstream abandonnent la recherche de la vérité, pour se lancer dans ses croisades quotidiennes contre tout projet politique ayant pour finalité l’émancipation sociale. Autrice du livre Les médias contre la gauche (Agone, 2023), Pauline Perrenot a accepté de répondre à nos questions.

(...) Pauline Perrenot : Difficile de résumer en quelques mots la fabrique de l’opinion en cette matière ! Pour un panorama exhaustif, je renvoie les lecteurs à la récente vidéo que notre association a réalisée pour le média indépendant Blast, où nous revenons précisément sur quatre décennies de propagande au service du capital.

L’unanimisme en faveur de l’économie de marché s’explique d’abord par la structuration des rédactions, dominées par des chefferies, directeurs, chefs de service et éditorialistes très largement acquis au prêt-à-penser libéral, lesquels sollicitent toujours les mêmes économistes, « experts » et journalistes pour commenter l’actualité économique. (...)

Comme Le Monde diplomatique, nous avons largement objectivé ce monopole… et ses effets sur le débat public. En l’occurrence, délimiter le périmètre de ce qui peut être pensé en matière économique et laisser dans l’ombre ou stigmatiser ce-qui-ne-peut-être-pensé : la condition salariale, la propriété privée du capital, la distribution de la valeur ajoutée, les inégalités de patrimoine et de revenu, etc.

Le suivisme des grands médias vis-à-vis de l’agenda des acteurs dominants dans leurs champs respectifs (économique, politique, etc.) explique aussi que les idées du patronat bénéficient d’un écho disproportionné par rapport à celles d’autres forces sociales, notamment les syndicats, associations, ONG, etc. (...)

Dans ce périmètre, le sort que les médias dominants réservent aux tenants d’une pensée économique hétérodoxe alterne entre le discrédit, la silenciation et la marginalisation. Cette mutilation structurelle du pluralisme, on la doit en grande partie à la propriété capitalistique des moyens d’information et à la financiarisation des médias.

Les transformations structurelles ayant eu cours dans ce secteur au cours des décennies 1980 et 1990, impulsées par une emprise croissante des contraintes commerciales, ont profondément impacté le journalisme économique et social.

Cela coïncide, bien sûr, avec la financiarisation à outrance des marchés, la privatisation de pans entiers de l’activité économique, et le triomphe du paradigme néolibéral au sein des élites politiques et économiques (...)

Surreprésentation de la parole des « forces de l’ordre » dans toutes leurs composantes ; suivisme des services et des consultants « police-justice » en faveur de la communication préfectorale, souvent sans la moindre vérification (...)

Et la tendance dominante est celle d’un accompagnement du durcissement autoritaire de l’État. (...)

Parce que nombre de journalistes considèrent les « forces de l’ordre » et les autorités comme des sources de référence, neutres et extérieures aux conflits en présence — alors qu’elles en sont partie prenante —, ils accordent une confiance a priori à leur communication.

À l’inverse, bon nombre de rédactions font preuve d’une défiance, pour ne pas parler de présomption de mensonge à l’endroit des témoignages provenant « de l’autre côté de la matraque ». (...)

En lieu et place se déploient des séquences d’hystérie sécuritaire. En période de mobilisation, la responsabilité des affrontements incombe généralement aux seuls manifestants, auxquels il convient d’adresser de fameux « appels au calme » et autres rappels à l’ordre. De même, les violences font « naturellement » l’objet d’injonctions journalistiques — les « condamner », s’en « désolidariser » — unilatérales, c’est-à-dire à destination exclusive des manifestants et de leurs soutiens, réels ou supposés.

Ces biais structurels favorisent régulièrement la diffusion de fausses informations dans les médias, les chaînes d’information ne faisant alors qu’exacerber les travers journalistiques ordinaires.

Les pages consacrées à l’hystérisation du débat public autour de la formation de la « Nouvelle union populaire écologique et sociale », après la réélection d’Emmanuel Macron le 24 avril 2022, sont saisissantes. (...)

Pauline Perrenot (...)

Ce (vieux) formatage du débat public s’est encore détérioré avec l’apparition de quatre chaînes de télévision en continu. Leur modèle de « débat » et de « priorité au direct » a eu des conséquences délétères sur le traitement de l’information. Le diktat de l’instantanéité notamment, qui commande des réactions de tous, partout, tout le temps. (...)

Le résultat, c’est un abrutissement du débat (...)

Dans cette conjoncture, la gauche qui entend simplement redistribuer les richesses et remettre en cause les discriminations systémiques est devenue l’ennemi à abattre. (...)

’aucune des dynamiques précédemment décrites n’est immuable. Les médias sont une question politique. Et comme toute question politique, elle peut être investie et doit faire l’objet de propositions. Il faut en effet parvenir à casser la financiarisation des médias, la concentration et la marchandisation de l’information. Et le cœur du réacteur, c’est la propriété capitalistique.

Nous en appelons donc à revenir à l’esprit du Conseil National de la Résistance qui, au lendemain de la guerre, édictait le principe « un propriétaire = un média ». Et aller plus loin : interdire le contrôle des médias par des firmes qui sont largement présentes dans d’autres secteurs d’activité économique et, en particulier, celles qui dépendent de l’obtention de marchés publics.

Lire aussi :

 Pauline Perrenot : “La gauche est constamment sous procès médiatique”

(...) Nous observons donc l’audiovisuel privé et public, la presse quotidienne généraliste, hebdomadaire et, dans une moindre mesure, la presse locale, soumise elle aussi à des logiques de concentration et des politiques managériales brutales, à l’instar de ce qui se joue depuis plusieurs années au sein du groupe Ebra (qui détient neuf titres de presse régionale à l’est du pays) appartenant au Crédit Mutuel.

Nous parlons donc d’un terrain qui est loin d’être neutre et dont nous montrons à quel point il fonctionne comme une force politique agissante dans l’espace démocratique, en particulier en période de crise, de mobilisation sociale et lors des campagnes électorales. Loin de simplement rendre compte d’une actualité qui s’imposerait à eux en toute objectivité, les médias font des choix éditoriaux : ils hiérarchisent les informations qui leur parviennent, distinguent celles qu’ils estiment dignes d’être surexposées tout en reléguant d’autres actualités au rang de « non-événements », traitent ces informations selon des angles spécifiques.

Parallèlement, en tant que coorganisateurs du débat public, ils trient et traitent de manière différenciée les discours et les acteurs sociaux : ils exercent ainsi un pouvoir de légitimation (et de délégitimation), de consécration (et de stigmatisation) à leur égard. Lorsque les médias exercent ces pouvoirs continûment dans le même sens, ils exercent une domination symbolique effective : c’est la raison pour laquelle nous parlons de médias « dominants ». Et en l’occurrence, de médias dominants au service du maintien de l’ordre.

C’est aussi important de préciser que notre critique ne met pas toute la profession dans le même sac : nous ne comparons pas les cohortes de journalistes travaillant dans des conditions extrêmement précaires, souvent privés de marge de manœuvre dans l’exercice de leur métier, aux professionnels les plus influents, occupant des positions de pouvoir dans la hiérarchie journalistique.

Ce que nous disons, en revanche, c’est que pris collectivement, les producteurs d’information et les médias pour lesquels ils travaillent se trouvent dans des situations d’interdépendance étroite à l’égard des pouvoirs politique et économique. (...)

Ce journalisme de prescription s’est donné à voir de manière spectaculaire au moment de la constitution de la Nupes, avant de se déployer plus violemment encore contre le Nouveau Front Populaire. Ces séquences témoignent non seulement d’un dévoiement du journalisme — censé rendre compte du paysage politique tel qu’il est… et non décréter ce qu’il devrait être —, mais également de son uniformisation : les formats journalistiques où se commente la vie politique reproduisent un mode de traitement de l’information tendanciellement identique d’un média à un autre. (...)