Comment certaines anciennes colonies réapparaissent-elles aujourd’hui comme « espaces disponibles » dans l’imaginaire des puissances occidentales en crise ? L’écrivaine et essayiste malgache Marie Ranjanoro éclaire cette question pour histoirecoloniale.net à partir de l’histoire de Madagascar.
De la relégation coloniale aux camps de migrants : le spectre malgache dans l’imaginaire occidental
La mise en tension de l’actualité géopolitique états-unienne a pris un virage décisif en ce début d’année 2026. Après l’enlèvement de Nicolas Maduro au Venezuela, les menaces proférées auprès du territoire groenlandais et la tentation iranienne, le pays n’a jamais été plus proche de sa forme impérialiste finale. Cet interventionnisme extrême s’accompagne d’une montée de l’autoritarisme sur son propre territoire avec la multiplication des exactions commises par l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), sa milice anti-migratoire en charge d’une politique d’arrestations massives et incarnation de la rhétorique sécuritaire de l’administration Trump. Tandis que des images de guerre civile défilent sur nos écrans, s’installe aux Etats-Unis un climat de criminalisation des migrants dans le cadre d’une extension des pouvoirs de l’ICE et la banalisation des arrestations de masse.
Les Etats-Unis suivent ici l’itinéraire classique du fascisme à découvert avec sa logique de l’ennemi intérieur et sa volonté d’une mise à l’écart territoriale qui entérine l’antagonisation de populations dominées. A cela s’ajoute le sujet préoccupant de l’externalisation comme solution politique, l’administration Trump en proie à une contestation grandissante de la société civile américaine contre l’action de l’ICE et sa conséquence territoriale : que faire des centaines de sujets livrés par ces arrestations ? Une solution qui trouve une voie toute choisie de l’impérialisme américain, héritier naturel du colonialisme européen, la déportation de ces populations dans des camps de concentration externalisés sur les territoires des pays émergents, peu regardants sur la question des droits humains et dépendants d’une manne financière occidentale.
Alors que le Rwanda, le Sud-Soudan, le Ghana ou l’Eswatini ont déjà entériné ces accords, des rumeurs tenaces concernent Madagascar et son tout nouveau gouvernement, apparaissant en pleines négociations pour accueillir ces camps sur son territoire. Cette évocation réveille le spectre d’un premier projet de cette relégation coloniale en circulation dans les mémorandums de l’Etat nazi en 1940 et dès 1937 au sein du gouvernement polonais, le plan Madagascar – une alternative préemptant la Shoah et qui consistait à désigner Madagascar comme terre d’accueil pour des camps d’internement et de travail destinés aux populations juives d’Europe déportées.
Cette uchronie méconnue nous ramène à une problématique centrale : comment certains territoires anciennement colonisés réapparaissent-ils comme « espaces disponibles » dans l’imaginaire des puissances occidentales en crise ?
Madagascar aujourd’hui : un État perçu comme négociable (...)
Contexte politique malgache : gouvernement de transition et fragilités institutionnelles (...)
Visites diplomatiques étatsuniennes : ce qu’elles disent (ou laissent craindre) (...)
Madagascar, loin des yeux, loin du cœur (...)
Expulser et concentrer à Madagascar, c’est s’assurer d’un traitement à faibles coûts, déléguant le problème de la violation des droits humains à d’autres et surtout d’une dissuasion tenace auprès des candidats à l’immigration. La réputation d’une île, lointaine, isolée, où les conditions d’incarcération sont notoirement terribles, imprime bien des imaginaires politiques et offre un espace lointain, peu visible et donc politiquement sacrifiable. (...)
La notion de « back yard » telle que théorisée dans une doctrine Monroe remise au goût du jour par Donald Trump, établit cette hiérarchie mondiale qui séparerait d’un côté peuples et territoires souverains et de l’autre masses amovibles et espaces dont les puissances disposeraient librement. Si l’actualité récente des impérialismes américain mais aussi israélien ouvre de dangereux précédents de légitimation de ces pratiques, il faut tout de même garder à l’esprit que la décolonisation ne l’a été qu’en théorie et que l’Occident a constamment usé de son influence économique, militaire et politique pour maintenir ses « anciennes » colonies dans ce type de hiérarchie.
(...)
Continuité d’une violence structurelle : moins spectaculaire, mais durable (...)