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La mouche soldat : du laboratoire à la mangeoire
#insectes #biodiversite #ecosysteme
Article mis en ligne le 29 juillet 2024
dernière modification le 28 juillet 2024

Après des décennies à les combattre, les scientifiques sont désormais pressés d’étudier les vertus des insectes plutôt que leurs nuisances. Comme à Tours, où rayonne le plus grand centre européen de recherche sur la biologie de l’insecte.

(...) Christophe Bressac, enseignant en master de nutrition animale et chercheur en biologie à l’Irbi, décrit son travail avec passion : « L’Irbi a été le premier à décrire l’appareil génital d’une mouche soldat ! La structure de stockage des spermatozoïdes par la femelle a été décrite par nos chercheurs stagiaires successifs. On a aussi trouvé que le mâle avait trois pénis qui s’insèrent dans trois canaux différents. Proportionnellement, ses spermatozoïdes sont trois cents fois plus longs que ceux de l’homme ! » Il se reprend : « Les industriels ne s’intéressent pas à la sexualité des mouches soldats avec autant de détails... À la base, ils viennent surtout nous voir pour savoir après combien de pontes ils doivent changer les femelles. »

Actuellement, Ÿnsect (éleveur de vers de farine – voir le premier épisode de notre série), Agronutris et Innovafeed (éleveurs de mouches soldats) sont les principaux acteurs de cette filière industrielle. Tous ont en commun d’être des start-up de la biotechnologie ayant levé des centaines de millions d’euros pour passer à la phase industrielle, avec la construction de fermes-usines.

« C’est une filière émergente. Ils sont nés il y a une dizaine d’années, ont attiré des fonds et avancé de manière empirique, et c’est seulement maintenant qu’ils viennent nous voir tant ils ont besoin de connaissances... Ça nous plaît car la biologie prend tout son sens », explique Christophe Bressac. (...)

Au menu de leurs questionnements : les performances d’un insecte adulte évoluent-elles ? Quels sont les indicateurs du bien-être d’un insecte ? La température, le bruit ambiant et la luminosité jouent-ils un rôle ? Pourquoi un élevage de scarabées complètement étanche attire-t-il les mites volantes ? Combien de pontes peut réaliser une reine mouche soldat avant d’être mise à la retraite ? L’ébouillantage est-il la meilleure méthode de mise à mort ? (...)

L’Irbi est un établissement entouré de verdure qui réunit une soixantaine de chimistes, physicien·nes et biologistes. S’ils et elles le souhaitent, toutes et tous peuvent s’impliquer sur un sujet transverse : « Stratégie alimentaire et sanitaire pour demain : les insectes comme sources de nourriture animale et humaine ». Avec trois autres chercheurs et une majorité de fonds européens, Christophe Bressac planche actuellement sur les bienfaits de la larve de mouche soldat noire dans la chaîne alimentaire. (...)

la biomasse des insectes représente trois cents fois le poids de la biomasse humaine. (...)

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 (Mediapart)
L’insecte d’élevage : la manne des chiens sensibles et des saumons voraces

Les nouvelles usines d’insectes sont vastes, les levées de fonds sont impressionnantes, mais leurs débouchés restent finalement limités : croquettes pour chiens délicats et granules pour saumons de Norvège.

(...) Le marché français des aliments pour animaux de compagnie frôle les 5 milliards d’euros par an dont 2 milliards pour les aliments pour chats et 1 milliard pour les chiens. Les animaleries ne peuvent plus vendre de chiens ni de chats depuis le 1er janvier 2024, alors elles se concentrent sur les aliments et déploient des trésors de marketing. Quant aux maîtres, la mode est au pet parenting, un concept américain où l’animal de compagnie est traité comme un membre de la famille à part entière.

Une corne d’abondance qui se traduit par des aliments sur mesure selon les pathologies des animaux, comme des problèmes d’articulation ou de digestion. La mouche, toute neuve sur le marché, se voit parée de toutes les vertus. (...)

Sur commande de Réglo, une start-up française de « croquettes écologiques et responsables » lancée en 2020, Sébastien Tessier a conçu une recette à base de patate douce, de pois, d’huile de colza et surtout de mouches pour fournir les protéines animales. Le fournisseur est Innovafeed, rival d’Ÿnsect et implanté lui aussi dans la Somme.

Le fondateur de Réglo, défend le faible impact environnemental d’un élevage d’insectes comparé à celui d’un élevage de volaille ou de bœuf. Après tout, une larve de mouche soldat ne se nourrit que de déchets de l’industrie agro-alimentaire. Et il suffit d’un kilo d’oeufs pour obtenir dix tonnes de larves vivantes. Mais cet élevage peut-il être comparé à des élevages classiques, gourmands en graines ou en fourrages et réservés à l’alimentation humaine ?

La protéine animale d’une croquette ordinaire n’est pas issue d’un joli filet de poulet ou d’une épaisse poitrine de boeuf mais provient de « co-produits animaux » c’est-à-dire les poumons, les reins, le sang pour les marques les plus célèbres. Les marques les moins chères utiliseront les griffes, les poils, les plumes, les crêtes, les yeux en supplément.

« Nous avons également pu bannir les conservateurs, les colorants, les graisses de canard et les exhausteurs de goût tirés du foie de volaille », ajoute-t-il dans une interview à Sud Radio. Sur son site, comme ses concurrents Tomojo, Invers ou Kookapi, la marque vante un aliment idéal pour les chiens souffrant de problèmes digestifs. (...)

« C’est la cuticule ou carapace des larves qui agit comme une fibre dans le tube digestif, et naturellement les carnivores mangent peu de fibres, donc ça régule leur transit et stimule l’immunité, ou du moins ça devrait. C’est le même effet que les céréales complètes chez les humains. C’est le même principe que le tourteau de soja qui concentre les protéines et les fibres. »

Une petite cuticule qui vaut de l’or : le kilo de croquettes aux protéines d’insectes se vend actuellement autour de 8 euros, contre 4 euros le kilo pour de la croquette standard Royal Canin, ou 1 euro le kilo pour de la croquette basique de marque distributeur. (...)

Le Toulousain Cédric Auriol est le cofondateur d’Agronutris, l’un des trois géants français de l’élevage d’insectes avec Ÿnsect et Innovafeed. Lui a délaissé le marché de la croquette pour chiens tant il estime que le besoin urgent d’insectes, à grande échelle, est ailleurs : dans le poisson d’élevage. (...)