Le numérique éducatif désigne l’ensemble des techniques et outils numériques permettant d’enseigner et d’apprendre. La logique est celle de la facilitation, il s’agit d’utiliser le numérique afin de faciliter la conception des enseignements et le processus d’apprentissage. Les promesses, nombreuses, sont contenues dans les fonctionnalités pédagogiques attribuées au numérique : aide à la recherche et à la présentation de l’information ; aide à la résolution de problèmes ; facilitation du travail collaboratif ; mutualisation de ressources et de pratiques ; auto-apprentissage des savoirs procéduraux grâce aux capacités didactiques de l’approche multimodale ; auto-évaluation des acquis reposant sur les capacités de questionnement multiples ; individualisation des contenus d’apprentissage en fonction des données éducatives spécifiques à chaque élève.
(...) Les enjeux sont colossaux. Le numérique éducatif est en passe d’opérer un basculement majeur des pratiques pédagogiques, remettant en cause les principes mêmes de l’éducation en tant que bien commun et service public universel. (...)
L’issue de la bataille du numérique est actuellement en cours impactera durablement le fonctionnement du service public d’éducation. Car dans la réalité, les promesses du numérique éducatif sont loin d’être tenues. Seule une petite partie des élèves est motivée par les outils numériques au point de s’emparer spontanément des multiples possibilités d’auto-apprentissage. Si on constate que le numérique éducatif permet de faciliter le processus d’apprentissage, les élèves ont besoin d’être accompagnés vers cette facilitation. Mais surtout, le champ d’application du numérique éducatif, pour sa partie interactive et adaptative, se limite aux apprentissages procéduraux. Son efficience est faible, voire nulle, lorsqu’il s’agit d’aborder les compétences complexes. (...)
Dans les faits, le numérique éducatif est d’un piètre secours pour l’apprentissage de la pensée critique, l’apprentissage de l’analyse systémique, l’apprentissage de la coopération, des procédés de l’intelligence collective, pour la connaissance de soi, pour la compréhension des normes sociales, pour l’acquisition des compétences qui font que l’éducation est émancipatrice. (...)
L’investissement public dans le numérique éducatif repose sur des considérations d’intérêt général identifiées par la recherche universitaire. Le numérique éducatif est un sujet foisonnant pour les chercheurs. (...)
La plateforme eTwinning, par exemple, développée au sein de l’Union Européenne et auprès des pays partenaires, permet de mettre en place des jumelages numériques entre établissements scolaires pour construire des projets pédagogiques à distance à l’aide de différents outils numériques. Créée en 2005, elle rassemble aujourd’hui une communauté de plus d’un million d’enseignants investis dans plus de 160 000 projets pédagogiques impliquant plus de 3 millions d’élèves. Les différents outils numériques de communication et d’échanges permettent aux élèves des différents pays impliqués dans un même projet pédagogique de mener une réflexion commune, de travailler ensemble et de produire ensemble des contenus ayant vocation à être partagés. Les enseignants accompagnent les élèves pendant toute la réalisation du projet, selon une démarche de pédagogie active. Avec cette plateforme, le numérique éducatif est mis au service de l’ouverture culturelle, de la coopération entre élèves, de la compréhension des normes sociales, de l’apprentissage des langues étrangères, mais aussi, selon les projets, au service de la réflexion critique, de l’apprentissage des procédés d’intelligence collective, du partage d’expérience et de la mutualisation de ressources. Les enseignants sont en posture d’accompagnement sur ces apprentissages.
La plateforme PIX est un autre exemple d’application numérique éducative à caractère public. (...)
Les portfolios d’apprentissage numérique sont un autre exemple d’application numérique publique. (...)
Les applications numériques éducatives publiques ont en commun de répondre à des missions d’intérêt général portées par la recherche universitaire et le débat public. Elles entrent dans le domaine du Numérique d’Intérêt Général (NIG). Leur caractère public fait que leur déploiement est pris en charge par les opérateurs publics, ce qui les rend libre d’accès par les utilisateurs selon une logique d’équité d’accès aux ressources éducatives.
Les communs numériques
Beaucoup de ressources éducatives numériques sont conçues par des acteurs de l’éducation faisant le choix de diffuser librement leurs productions. La logique est celle du bien commun. Ces acteurs estiment que l’éducation, à l’image du savoir, doit être considérée comme est un bien commun universel. Pour cela, les ressources éducatives doivent être libres d’accès aux élèves, à leurs familles et aux enseignants. (...)
Ces acteurs répondent ainsi à l’appel de l’UNESCO, formulé au début des années 2000, à généraliser la diffusion des ressources éducatives libres (REL) comme réponse à la tendance mondiale de marchandisation de l’éducation. L’objectif est alors de concevoir et de mutualiser des ressources éducatives à grande échelle, en autorisant le libre accès, la libre appropriation et la libre transformation. Dans cette perspective, les outils numériques sont particulièrement efficaces. (...)
Ainsi, progressivement, avec le soutien de l’institution, se crée tout un écosystème de production et de diffusion de ressources éducatives libres tendant à faire devenir une réalité la conception de l’éducation comme un bien commun universel.
L’immixtion des EdTech
L’écosystème des ressources éducatives libres est cependant menacé par l’immixtion des EdTech dans le champ du Numérique d’Intérêt Général (NIG). Les EdTech désignent l’écosystème des entreprises privées qui proposent des « services éducatifs numériques » dans les domaines de l’éducation et de la formation professionnelle. Structurées sous forme d’écosystème de start-ups, ces entreprises développent des applications, reposant sur les technologies éducatives, permettant de construire et d’adapter des contenus éducatifs en fonction des données éducatives recueillies auprès des utilisateurs. La logique des EdTech est de considérer l’éducation comme un marché en postulant qu’une partie de l’activité humaine des enseignants peut être remplacée par des outils numériques. Les enjeux financiers sont importants. (...)
Le développement accéléré des EdTech est favorisé par un contexte particulier de remise en cause du service public d’éducation. Cette remise en cause est mondiale. Elle prend différentes formes : prof bashing généralisé, délégitimation des enseignants, recentrage des attendus de l’éducation sur les fondamentaux au détriment des compétences complexes, nécessité de tailler dans les dépenses publiques à la tronçonneuse pour abaisser la charge des impôts qui pèse sur le contribuable, mise en concurrence des élèves pour l’accès aux études supérieures, vision majoritairement utilitariste de l’éducation comme levier d’accession à l’emploi permettant de focaliser sur les apprentissages technicistes facilement « numérisables ». Dans ce contexte, les opinions publiques se familiarisent à l’idée que les technologies éducatives promues par les entreprises privées deviennent incontournables pour se substituer en partie à un service public grandement défaillant. (...)
Dans ce contexte, les clients des entreprises EdTech sont les services publics eux-mêmes. Les EdTech, proposant chacune des contenus éducatifs spécifiques basés sur leurs technologies éducatives, deviennent ainsi des sous-traitants de l’Etat. L’impôt ne finance plus les enseignants, trop souvent absents, mais les services numériques éducatifs accessibles aux élèves à tout moment. Le raisonnement est fallacieux, bien sûr. (...)
En France déjà, la capacité de positionnement des élèves, en début d’année scolaire, a été retirée aux enseignants pour être confiée à un opérateur privé des EdTech américaine, Open Assesment Technologie. En France déjà, la Doctrine technique du numérique pour l’éducation prévoit d’ouvrir les données éducatives des élèves aux « partenaires » privés que sont les EdTech.
Affrontement d’écosystèmes numériques
Ainsi, c’est à une véritable guerre que se livrent actuellement les acteurs du numérique éducatif. (...)
Du côté des acteurs du service public, le ressenti est plutôt celui d’une guerre coloniale où des intrus viennent piller les ressources éducatives communes pour faire du profit.
L’entrée en guerre est généralement motivée par la défense d’une vision du futur de la société qui s’oppose à celle que la partie adverse entend imposer. Pour le numérique éducatif, c’est bien de cela qu’il s’agit. Les belligérants défendent chacun leur vision de l’éducation de demain. Pour les uns, celle-ci est un bien commun universel dont il convient de laisser le libre accès à tous. Pour les autres, l’éducation est un vaste marché, source de profits vertigineux pour ceux qui sauront imposer leurs services numériques éducatifs en les produisant à moindre coût. Cette guerre se livre à tous les étages de l’institution éducative (...)
elle voit s’affronter deux écosystèmes numériques qui semblent difficilement compatibles. Des batailles se mènent pour chacune des fonctionnalités numériques. La gestion de la vie scolaire a déjà été remportée par l’écosystème privé, de même que l’apprentissage de l’orthographe. Les batailles sont en cours pour l’aide à l’orientation ou le soutien aux apprentissages fondamentaux. D’autres batailles semblent déjà se profiler. L’issue de ces affrontements verra s’imposer un des deux écosystèmes. Cela façonnera durablement l’avenir de l’éducation.