Le 6 novembre 2024, quelques heures après la réélection de Donald Trump, climatosceptique affirmé, l’historienne Naomi Oreskes analyse dans une conférence lors du colloque de Labos 1point5 la persistance des résistances face aux preuves climatiques. Elle détaille comment, depuis des décennies, malgré les alertes des scientifiques, des groupes influents, tel le George C. Marshall Institute, ont propagé le doute pour protéger des intérêts économiques. Elle dénonce un rejet de la science, non par manque de preuves, mais par idéologie.
En juin 1988, le climatologue de la Nasa Jim Hansen témoignait devant le Congrès des États-Unis, affirmant que son équipe et lui étaient certains à 99 % que le changement climatique d’origine anthropique était désormais en cours. La même année, le New York Times affirmait en "Une" que la question d’un monde en surchauffe était devenue une préoccupation publique majeure. "Le réchauffement climatique faisait alors l’objet d’une discussion scientifique croissante à travers le monde". En 1992, quand les pays du monde entier se sont engagés pour la première fois, lors du Sommet de la Terre de Rio à coopérer sur des politiques de développement durable, de lutte contre la déforestation et le changement climatique, "le président George Bush a appelé les dirigeants mondiaux à traduire ce document écrit en actions concrètes".
"Alors, que s’est-il passé ? Pourquoi n’avons-nous pas réalisé ces changements ? Comment avons-nous perdu cet élan politique ? Pourquoi le monde n’a-t-il pas réagi face à cette bonne science produite depuis des décennies ?", interroge l’historienne des sciences Naomi Oreskes (université Harvard), qui fait de cette question l’objet d’une conférence lors du colloque Labos 1point5 le 6 novembre 2024, quelques heures après la réélection de Donald Trump "un homme qui a dit plus d’une fois que le changement climatique est un canular".
"un schéma de résistance face aux découvertes scientifiques"
Premier élément avancé par l’historienne : "de nombreuses personnes ne comprennent toujours pas les conséquences des résultats scientifiques concernant le changement climatique" et, "même si le Giec a produit tous ces rapports, de nombreuses données montrent qu’ils n’ont en réalité pas atteint un large public". "Il reste beaucoup à faire en matière d’éducation scientifique sur le climat", estime-t-elle.
Par ailleurs, l’autrice des livres "Les marchands de doute" (1) et "Le grand mythe", estime que les connaissances scientifiques "ne sont pas prises réellement au sérieux" car "les découvertes en science du climat menacent des intérêts puissants et des croyances profondément ancrées". "Cette menace a conduit, depuis plus de 40 ans, à un schéma de résistance face aux découvertes scientifiques, un schéma qui prévaut encore aujourd’hui", poursuit-elle.
accent délibérément mis sur l’incertitude scientifique
L’historienne rappelle qu’à la fin des années 1980, "le Parti républicain américain s’est éloigné de son soutien traditionnel à la protection de l’environnement", tandis que les Démocrates ont suivi le chemin inverse. (...)
n 2003, dans une note adressée aux candidats républicains, le sondeur républicain Frank Luntz conseillait d’utiliser le terme "changement climatique" plutôt que "réchauffement climatique", car, poursuit l’historienne, "le changement climatique paraissait moins effrayant". "Il affirmait également que les Républicains pouvaient gagner le débat en mettant l’accent sur l’incertitude scientifique et en insistant sur l’absence de consensus. (...)
rôle central du "George C. Marshall Institute" fondé par trois physiciens
L’historienne relate que "la promotion du doute autour des sciences, pas seulement au sujet du changement climatique, mais sur toute une série de questions, pour bloquer les actions gouvernementales visant à répondre à ces problématiques, est motivée, bien sûr, par la cupidité et le profit, mais aussi par une idéologie politique basée sur le fondamentalisme du marché". De fait, "les premières déclarations documentées sur le sujet ne provenaient pas d’ExxonMobil, de Shell ou de Total", mais, détaille-t-elle, d’un groupe de réflexion basé à Washington, D.C., appelé le "George C. Marshall Institute", fondé par trois physiciens "qui avaient atteint des positions d’influence et de pouvoir, tant sur le plan scientifique que politique, durant la guerre froide grâce à leur travail sur les armes, la fuséologie et les programmes de surveillance" (2).
Tous trois avaient occupé des postes de conseillers et "savaient comment attirer l’attention des médias", poursuit Naomi Oreskes. (...)
Avec la fin de la guerre froide, "les trois physiciens décidèrent de se concentrer sur une nouvelle question en pleine émergence : le réchauffement climatique", poursuit l’historienne. Ainsi, "ils rédigèrent le tout premier rapport contre le consensus sur le réchauffement climatique aux États-Unis, publié en 1989. L’un d’eux, William Nirenberg fut invité à la Maison Blanche pour informer les conseillers du président George H. W. Bush, "et son rapport fut pris très au sérieux". Ainsi, "bien que ces hommes fussent peu nombreux et non spécialisés dans le climat, leur accès aux hautes sphères leur permit de faire entendre leurs opinions". "Normalement, les débats scientifiques se font entre experts du domaine, mais ce n’était pas le cas ici", souligne Naomi Oreskes. "Et ces hommes ne se montraient pas seulement sceptiques sur le changement climatique, mais aussi sur plusieurs autres questions brûlantes de l’époque, telles que le trou dans la couche d’ozone, les pluies acides, et la régulation du tabac."
"le rejet des sciences climatiques n’a rien à voir avec la qualité de cette science" (...)
En 1996, le physicien Frederick Seitz attaque le Giec dans le Wall Street Journal en ces termes : "Les rapports du Giec sont souvent qualifiés de vue consensuelle, mais s’ils mènent à des taxes sur le carbone et à des restrictions sur la croissance économique, ils auront un impact majeur et presque certainement destructeur sur les économies mondiales." "Voici un physicien qui attaque le Giec, sans pour autant donner d’argument scientifique sur les raisons pour lesquelles le Giec a tort", analyse l’historienne. (...)
"La science est ici niée, non pas parce qu’elle est erronée ou faible, mais parce que ses implications sont que le marché libre a créé des préjudices et nécessite plus de gouvernance et non moins", conclut Naomi Oreskes.