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Mediapart
L’économie syrienne est à l’agonie
#Syrie
Article mis en ligne le 6 mars 2025
dernière modification le 4 mars 2025

Brisée par des années de guerre civile, de répression et par le « capitalisme rapace » du clan Assad, sans compter les sanctions internationales, la Syrie a vu sa monnaie perdre toute valeur et ses infrastructures s’effondrer. Paupérisée, la population se tourne vers l’économie informelle.

(...) « Il n’y a pas d’électricité, pas de travail, pas de clients », peste le tenancier, emmitouflé dans sa veste, en leur servant trois cafés. « Oui, les temps sont durs. Mais au moins la situation va désormais s’améliorer », veut croire Abdelsalem, combattant de l’organisation islamiste Hayat Tahrir Al-Cham (HTC) jusqu’à sa dissolution, désormais intégré à la nouvelle armée syrienne, timbale fumante à la main. (...)

La place de l’Horloge, centre névralgique des protestations lors de la révolution puis de la violente répression du régime, aujourd’hui libérée de ses bourreaux, reste témoin de la déliquescence complète de l’économie du pays : des magasins aux stores baissés ; des voitures hors d’âge qui rejettent des panaches de fumée ; des vendeurs à la sauvette ; de jeunes enfants au visage noirci par la crasse et la pollution mendiant quelques poignées de livres syriennes ; des corps fatigués.

Après treize années de guerre, c’est peu dire que l’économie syrienne est à l’agonie. Les nouvelles autorités installées à Damas depuis la chute d’al-Assad, issues principalement de HTC, sont confrontées à de nombreux défis, dont celui d’améliorer rapidement et durablement le quotidien des Syriens et des Syriennes. (...)

Depuis la chute d’Assad, les Syriens sont confrontés à une grave crise du pain. Auparavant rationné, distribué grâce à une « carte intelligente », le pain, au cœur de l’alimentation locale, a vu ses prix augmenter. Les Syriens doivent parfois attendre plusieurs heures pour en acheter, d’autres en profitent pour le revendre plus cher, dans la rue, à proximité des boulangeries, pour gagner quelques livres.

Tous les indicateurs sont dans le rouge. L’indice de développement humain (IDH) du pays a régressé « de près d’un demi-siècle », constate un rapport du Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), paru en février 2025. Le PIB a quant à lui perdu 75 % de sa valeur depuis 2010. « Neuf Syriens sur dix vivent dans la pauvreté et sont confrontés à l’insécurité alimentaire ; 50 % des infrastructures du pays ont été détruites ou rendues dysfonctionnelles ; et 75 % de la population dépend désormais d’une forme ou d’une autre d’aide humanitaire », poursuit le rapport. (...)

Face à l’impossibilité de retrouver un emploi, Zaher al-Bacha, comme beaucoup de ses concitoyen·nes, s’est tourné vers le commerce informel pour subvenir aux besoins de sa famille, en achetant des produits en gros pour les revendre au détail. Il cumule parfois d’autres activités pour accroître ses revenus.

Ceux-ci peuvent atteindre jusqu’à 800 000 livres syriennes par mois, soit environ 80 euros, selon un taux de change très fluctuant. Trop peu pour vivre dignement avec ses quatre filles et sa femme. Pour économiser, il vit avec le reste de sa famille, soit vingt-huit personnes, dans la même maison. « Nous n’avons pas de chauffage car nous n’avons pas les moyens de payer le fioul. Nous ne pouvons nous offrir que les choses essentielles, comme la nourriture », se désole-t-il.

Heureusement, les prix ont baissé très nettement. Le pays abonde de produits venus de Turquie, introuvables avant la chute du régime, qui contrôlait fermement les importations. (...) (...)

La monnaie syrienne a perdu 99,7 % de sa valeur en treize ans (...)

En plein hiver, l’économie est par ailleurs fortement impactée par le manque d’électricité, l’État ne fournissant qu’entre une heure par semaine et trois heures par jour d’électricité, selon les localités. (...)

Le poids des sanctions

À la « libération », le 8 décembre 2024, les nouvelles autorités ont trouvé les infrastructures énergétiques délabrées par des années de conflit et de mauvaise gestion par l’ancien régime. Elles doivent s’atteler à rétablir le courant tant pour satisfaire une population exténuée par la crise que pour permettre la reconstruction du pays, dont la Banque mondiale estime le coût à environ 400 milliards d’euros. Un processus enlisé dans l’attente de la levée des sanctions internationales.

Face à la répression de la population civile lors des soulèvements de 2011, les États-Unis, l’Union européenne (UE) et la Ligue arabe ont adopté des sanctions économiques contre la Syrie et son régime, graduellement renforcées depuis, notamment par la loi américaine dite « César », entrée en vigueur en 2020. « Il ne faut pas le nier, les sanctions sont un problème, explique l’analyste politique Joseph Daher. La Syrie est par exemple exclue du système financier, ce qui handicape les transactions. De même, les sanctions sont un handicap pour un certain nombre de produits essentiels à importer. Mais si les sanctions sont totalement levées, rien ne dit que cela sera suivi d’un renouveau économique significatif. » (...)

Lundi 6 janvier, Washington a offert un peu de répit à la Syrie en exemptant de sanctions les transactions avec les institutions gouvernementales syriennes pour les six mois à venir. Mais le président Donald Trump, investi le 20 janvier, ne s’est toujours pas prononcé clairement sur le dossier syrien. Un mois plus tard, l’UE a annoncé une levée partielle des sanctions sur des secteurs clés.

Cette décision reste toutefois réversible et conditionnée à un processus de transition politique inclusif et à la lutte contre le terrorisme. (...)

« Tout le monde attend, confirme Tarek Marinasari, commerçant alépin, établi entre la Syrie et la France depuis deux décennies, bien inséré dans le tissu entrepreneurial. La nouvelle administration attend le retour des Syriens de l’étranger, et eux attendent des mesures de l’État et la levée des sanctions. » (...)

Ces contraintes, ajoutées aux difficultés d’effectuer des transactions, ont découragé beaucoup d’investisseurs syriens, les poussant à délocaliser leurs activités vers « l’Égypte, la Turquie, les Émirats arabes unis », liste Tarek Marinasari. Leur retour pourrait contribuer à revitaliser l’économie locale.

Car avant la guerre, le pays jouissait d’une pleine croissance bâtie sur le tourisme, l’agriculture et les manufactures. Mais ces secteurs souffrent aujourd’hui de l’instabilité, des destructions, du déplacement de la population ou encore de la fuite de la main-d’œuvre qualifiée.

La production d’hydrocarbures, qui comptait aussi pour une part importante du PIB, fonctionne désormais au ralenti. (...)

Le clan al-Assad et ses proches avaient mis en place un régime de prédation économique, que Joseph Daher qualifie de « capitalisme rapace », renforcé à partir de 2011. En effet, « toutes les opportunités économiques, de moins en moins nombreuses, surtout à partir de 2019, devaient être rassemblées au sein du palais présidentiel », précise-t-il.

Le tout était assorti d’une corruption endémique au sein de l’appareil sécuritaire du régime, de sa tête jusqu’à ses petites mains.

Pour le moment, les nouvelles autorités damascènes promeuvent une refonte totale de l’économie par la libéralisation, avec entre autres la privatisation annoncée d’entreprises d’État et le licenciement d’un tiers des fonctionnaires, qui comptent pour 30 % des actifs du pays et dont les salaires n’ont pas été versés depuis décembre.

« Ces politiques actuelles peuvent mener à une reproduction et à un approfondissement des inégalités sociales et de sous-développement des secteurs productifs, s’inquiète Joseph Daher. Il y a un risque que toutes ces questions liées à la construction d’un nouvel État deviennent élitistes si on ne travaille pas à l’amélioration des conditions socio-économiques de la population. »