Jean-Marc AYRAULT est ancien Premier ministre. Il fut maire de Nantes de 1989 à 2012. Avec Christiane Taubira, il a porté la loi qui a reconnu en 2001 l’esclavage comme crime contre l’humanité. A Nantes, il a été le premier à reconnaître la place de l’esclavage et de la traite dans l’histoire de la ville et à y consacrer des moyens
Pourriez-vous préciser pour nos lecteurs et lectrices le rôle de la municipalité que vous présidiez dans ce projet historique et mémoriel, ainsi que vos relations avec associations, historiens, artistes … ? Quelles « oppositions » avez-vous eu à surmonter ?
Jean-Marc Ayrault : C’est une histoire qui est assez longue. Ce qui me frappe quand on remonte dans un passé relativement récent, les années 1970-1980, c’est qu’on ne parlait pas de cette histoire. On ne parlait ni de la traite, ni de l’esclavage. Moi-même, j’ai été élève du lycée Jean-Baptiste Colbert à Cholet. Jamais on ne m’a parlé du Code noir[1]. On avait sa statue dans l’entrée du lycée, mais jamais on ne nous a présenté toutes ses facettes : la politique coloniale de Louis XIV, le Code noir … Quand j’arrive à l’Université, on n’en parle pas non plus. C’est en commençant à militer au Parti socialiste que je vais faire des rencontres, notamment d’hommes et de femmes venant des départements d’outre-mer qui vivent à Nantes. Puis, quand je suis élu maire de Saint-Herblain[2]j’ai dans mon équipe un élu qui s’appelle Octave Cestor. Il va militer pour que cette question soit à l’ordre du jour. Dans la sociéténantaise, un certain nombre de personnes se disent qu’il faudra bien qu’un jour, Nantes regarde son histoire en face. Certains prennent une initiative en 1985 (...)
il y a eu, comme vous l’avez rappelé, cette très grande exposition en 1992 qui a duré deux ans au château des ducs de Bretagne où on expliquait ce qu’avait été la traite et l’esclavage et où on racontait ce qu’avait été la part de Nantes dans cette histoire[5]. Le public nantais est venu extrêmement nombreux, plusieurs centaines de milliers de personnes. Nous avons reçu la visite du président du Bénin en visite officielle en France, Nicéphore Soglo qui a demandé à faire une visite à Nantes. (...)
L’autre étape qui a suivi, car les associations extrêmement dynamiques ont voulu qu’on aille plus loin, a été de créer un musée de l’Histoire de Nantes[6] qui n’existait pas en utilisant toutes les salles qui venaient d’être restaurées du château des ducs de Bretagne qui appartient à la ville. (...)
Ensuite, un mouvement associatif prend l’initiative d’installer sur les quais de Nantes une statue représentant symboliquement un esclave qui brise ses chaines. Elle a été vandalisée. Face à l’émotion suscitée, je reprends l’initiative et prends l’engagement de réaliser un projet qu’on fera avec les universitaires et les associations. Ce sera le Mémorial de l’Abolition de l’esclavage[7]. Il y a une suite logique et une montée en puissance qui se conjugue avec la volonté politique que j’ai portée avec mon équipe, mais aussi avec la vigilance et les initiatives des associations très nombreuses à Nantes (...)
dans un esprit de justice mémorielle pour construire d’autres relations entre les gens. Nantes a été précurseur, mais d’autres villes ont pris des initiatives. (...)
Président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale de 1997 à 2012, vous avez porté avec Christiane Taubira, la loi qui a reconnu en 2001 l’esclavage comme crime contre l’humanité. En 2019, vous avez été élu, président de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage(F.M.E.). Quel bilan tirez-vous des effets de cette loi et de l’action de la FME que vous présidez depuis sa création ?
Je fais un petit rappel historique parce que, quand Lionel Jospin est devenu Premier Ministre, nous avons installé les groupes parlementaires. Je suis devenu président du groupe des députés socialistes et apparentés. J’ai accueilli au sein du groupe une nouvelle députée, Christiane Taubira qui, venait du département de la Guyane. (...)
j’ai eu la chance de pouvoir entamer un dialogue avec Lionel Jospin qui était très sensible à la question coloniale. (...)
Je me souviens que Robert Pandraud disait : « vous allez nous faire de la repentance ! ». On a fait beaucoup de pédagogie et ce texte a été amendé, voté à l’unanimité et promulgué le 21 mai 2001 (...)
la France a été le premier pays à voter une loi de reconnaissance de responsabilité. Ce n’est pas rien de dire que la traite et l’esclavage qu’elle a pratiqués sont des crimes contre l’Humanité. On va plus loin que ça dans cette loi : on dit qu’il faut que cette histoire qui ne m’avait pas été enseignée au lycée Jean-Baptiste Colbert, soit désormais enseignée dans les écoles, les collèges, les lycées, et il faut que la recherche sur ces questions soit encouragée, soutenue, amplifiée[13]. Il faut aussi commémorer. Une journée sera fixée par le Président de la République : c’est le 10 mai qui est retenu, date du vote final de la loi. (...)
La Fondation est installée, elle joue son rôle, elle est reconnue par les pouvoirs publics ; elle reprend les missions du Comité pour la mémoire de l’esclavage prévu par la loi Taubira, mais elle les a amplifiées depuis. (...)
Nous n’avons eu de cesse depuis la création de la Fondation en 2019, et de son comité de de préfiguration en 2017, de mettre la question d’Haïti à l’ordre du jour et beaucoup d’associations partenaires nous disaient qu’il fallait faire quelque chose pour cette histoire occultée. C’est un non-dit de l’histoire française : le lien entre la Révolution française et la révolution haïtienne, le rétablissement de l’esclavage par Napoléon. L’abolition de 1794 est un lien extrêmement étroit entre une population d’esclaves qui a entendu le message de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et qui se dit « mais pourquoi on ne l’applique pas aussi à nous-mêmes ? ». C’est une histoire qui n’est pas vraiment enseignée, qu’on ne connaît pas bien. (...)