Bandeau
Marie-Claude Saliceti
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
club de Médiapart/ Géographies en mouvement
El Niño, clim’ planétaire devenue bombe à retardement
#urgenceclimatique #elNino
Article mis en ligne le 31 octobre 2023
dernière modification le 30 octobre 2023

Fin du printemps 2023 : la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) annonce le retour d’El Niño. Nous ne sommes plus dans un monde inconnu à cause de la géopolitique russo-ukrainienne et de la guerre israélo-palestinienne. Nous plongeons dans une nouvelle étape au cours de laquelle sur une planète, les températures ayant augmenté de 0,4°C avec El Niño pendant les six derniers mois, la planète va vivre un épisode qu’elle n’a pas connu depuis quatre à cinq millions d’années : elle va se réchauffer au-delà des +1, 5°C. En gardant l’idée que brûler des énergies fossiles, déforester, artificialiser les sols et les zones humides, saturer les océans en C02, c’est tout cela qui est à l’origine de l’année 2023 la plus chaude jamais connue.

Neuf processus terrestres ont été décrits dans Vortex. Faire face à l’Anthropocène[1]pour montrer l’habitabilité de la Terre : climat, biodiversité, cycle de l’eau douce, cycle de l’azote et du phosphore, équilibre chimique des océans, couche d’ozone, utilisation des sols, aérosols atmosphériques, pollutions chimiques. Aujourd’hui, l’humanité a dépassé six de ces neuf limites. C’est dire combien la planète penche vers la rupture.

Avec la clim’ planétaire qu’est El Niño, on peut remonter dans l’histoire : car El Niño a contribué à la chute des civilisations antiques, à la colonisation européenne sur les autres pays du monde, produit – en partie – les inégalités actuelles. El Niño a accéléré l’histoire. (...)

Aujourd’hui, El Niño va aggraver les crises agricoles, énergétiques, migratoires, faire monter les extrêmes, le tout percutant l’Europe de plein fouet.

El Niño et La Niña sont des courants marins : chaud pour le premier, froid pour le second.

Le Pacifique, climatiseur planétaire déréglé (...)

El Niño désintègre la chaîne trophique au large du Pérou, un drame qui affame les pêcheurs dans cette zone habituellement la plus poissonneuse du monde. A l’échelle mondiale, les économistes ont chiffré à 3 400 milliards de dollars le coût prévisionnel de l’épisode El Niño en cours.

El Niño a été « découvert » par Gilbert Walker constatant que la mousson d’été peut être stoppée. Une saison humide fondamentale pour plus de la moitié de l’humanité vivant en Asie du Sud. Une sécheresse qui a affecté l’Inde (1899-1901) a provoqué la mort d’au moins dix millions de personnes. (...)

La famine, arme coloniale

Sous ce titre un peu provocateur, Testot et Valantin racontent trois épisodes majeurs à la fin du 19e siècle qui ont provoqué la mort de 30 à 60 millions de personnes en Inde et en Chine (...)

Les sécheresses n’entraînent pas nécessairement les famines. Naomi Klein a théorisé la « stratégie du choc » qui est une politique libérale déstructurant les sociétés, un choc souvent aggravé par un épisode climatique. Les colonisateurs ont sciemment « combattu les tentatives d’organiser l’assistanat sous prétexte qu’elles entravent le libre marché […] condamnant des millions de victimes ». Lord Lytton, vice-roi des Indes, a raconté avoir préparé un grand festin pour l’investiture de Victoria : « 68 000 dignitaires britanniques et élites locales festoient pendant trois jours alors que se déchaîne l’une des pires famines de l’histoire de l’Inde ».

On sait désormais que El Niño a contribué à des épisodes dramatiques de l’histoire (...)

Valentin pose les bases d’un rapport entre les événements géopolitiques de ces années 2021-2023 et le climat qui s’est réchauffé en Inde et au Pakistan où le 1,4 milliard d’habitants ont fait face à une vague de chaleur atteignant 50°C, limite biologique de l’endurance humaine. Les sécheresses aux Etats-Unis de 2022 et 2023 provoquent l’inflation sur les marchés mondiaux, et des émeutes de la faim en Irak, en Iran, au Pakistan, au Pérou et au Chili à partir d’avril 2022. (...)

El Niño pourrait provoquer jusqu’à la fin de son épisode en 2027 une hausse des précipitations en Afrique de l’Est et des sécheresses à l’ouest du continent ainsi qu’en Afrique australe. Du Soudan à la Mauritanie, ils seront des millions à être impactés sur des territoires où la Russie est en train de s’implanter. Comment nourrir les 34 millions de têtes de bétail du Sahel lorsque les agriculteurs manquent d’eau ? Que feront les mouvements djihadistes de la jeunesse (la moitié des Burkinabés a moins de 15 ans) qui cherchent une issue à un avenir bloqué ? Valentin pose la question de la « fin de la Mésopotamie » avec la Turquie qui retient les eaux du Tigre et précarise encore plus la Syrie et l’Irak situés en aval. A l’ouest, sur le Nil Bleu, le barrage éthiopien de la Renaissance réduit les volumes d’eau pour l’Égypte, va assécher le delta où la ville du Caire est toujours en croissance démographique. Les migrations vers l’Europe pourraient s’accroître, avec depuis le Sahel des risques d’infiltration par des agents dormants des réseaux djihadistes et islamistes.

En Europe, la coupure du gaz entre la Russie et l’Allemagne a fait entrer Berlin en récession alors qu’une sécheresse inédite a touché tout le continent. Si l’hiver 2023-2024 est chaud, on manquera d’eau l’an prochain. S’il est froid, la demande en énergie va faire exploser les cours. L’Europe est devenue dépendante du gaz étatsunien, une énergie très dépendante de l’eau nécessaire à la fracturation au moment où la sécheresse s’intensifie sur le continent américain. Pour Valantin, « l’Europe est clairement en danger ». (...)

Le lien entre les méga-sécheresse et les politiques de guerre est facile à nouer. (...)

Et l’océan ? D’immenses bancs de poissons et d’animaux marins ont échoué l’été 2023 du fait du réchauffement des mers. Des milliers de kilomètres carrés de zones littorales sont mortes dans le golfe du Mexique comme en Arabie, en Thaïlande et en mer de Chine. La Chine a modernisé sa flotte de pêche : 300 navires sillonnent les océans et capturent le quart des réserves mondiales de poissons. Un nouveau Léviathan est né.

D’autres solutions font rêver les géoingénieurs tentés par des injections de soufre dans l’atmosphère, l’installation de miroirs spatiaux qui intéressent le GIEC, les administrations étatsunienne et chinoise lançant de coûteux programmes de recherche. C’est dire la ligne de crête sur laquelle nous dansons en ce moment.